samedi 16 mai 2026

L'anneau mystérieux

Le navire approche lentement de l’embarcadère. Dans un grondement sourd, les rampes d’accès s’ouvrent au son caractéristique des alarmes de sécurité, avant que ne se déverse le flot compact des véhicules impatients de retrouver le terre ferme. Quelques secondes suspendues, puis tout se remet en mouvement. Nous pourrions être à Gibraltar, dans un port grec ou sur quelque rive lointaine de la Baltique. Mais nous sommes simplement à Royan, prêts à traverser l’estuaire de la Gironde.
Et pourtant, embarquer ici avec notre Gemini a cet incomparable parfum d’évasion qui transforme instantanément les géographies supposées familières en terres d’aventure. Le simple fait de monter sur un bateau avec son véhicule suffit à déplacer l’imaginaire. Les repères changent. On quitte un rivage pour un autre comme on changerait de continent.

Trente minutes de traversée sur le grand fleuve boueux, immense langue d’eau brassée par les marées atlantiques. Le vent fraîchit sur le pont supérieur tandis que les mouettes jouent dans les remous du ferry. Débarquement à la Pointe de Grave, quelques kilomètres à travers le Parc Naturel du Médoc, entre pins maritimes tordus par les vents et dunes blondes, nous voilà déjà sur la plage de l’Amélie-sur-Mer. Et là l’espace ! Cette perspective infinie que seul l’océan sait offrir. Une ligne d’horizon parfaitement pure où le regard se perd jusqu’à l’épuisement. Les vagues qui viennent mourir dans un grondement régulier sur le trait de côte. Quelques surfeurs, silhouettes minuscules sur la grève puis dans l’écume, s’essaient à dompter les rouleaux de l’Atlantique.
Mais sur le sable humide, ce sont d’autres formes qui attirent notre attention. De grosses
masses sombres émergent çà et là. En s’approchant, l’étrangeté grandit. Cela ressemble à du bois compacté, presque minéral, noirci par le temps et le sel. En réalité, il s’agit des vestiges d’une forêt préhistorique révélée par l’érosion du littoral sous les assauts répétés de l’océan. Des milliers d’années brutalement mises à nu par quelques tempêtes d’hiver. Le spectacle est fascinant.
Impossible de résister à l’envie de fouiller un peu ces vestiges fraîchement révélés par la marée haute. Je gratte du bout des doigts dans cette boue sombre chargée d’histoire lorsqu’un éclat légèrement doré attire mon regard.
Un anneau que je retire délicatement de la fange avant de le nettoyer dans l’eau froide. Trois centimètres de diamètre environ, ouvert, effilé à ses extrémités, d’une simplicité presque parfaite. Immédiatement viennent les questions. Qu’est-ce que cela peut bien être ? Un simple morceau de métal perdu récemment ? Ou quelque chose de beaucoup plus ancien ?
Par jeu autant que par curiosité, je soumets une photo à Gemini (l’IA). La réponse tombe quelques secondes plus tard : la forme et le lieu correspondent possiblement à un objet de l’âge du Bronze. Peut-être une boucle d’oreille, une aiguille ou un élément de parure de nos lointains ancêtres.
Nous adorons immédiatement l'idée qui fait basculer cette journée dans une autre dimension. Ce qui n’était qu’une balade océanique devient un voyage dans le temps. Sur cette plage battue par les vents, entre forêt engloutie et dunes mouvantes, nous voilà reliés, l’espace d’un instant, à des présences humaines vieilles de plusieurs millénaires. Et cette simple hypothèse suffit à donner à l’instant une profondeur inattendue.

 

lundi 11 mai 2026

Rallye Niort Classic

Dans un balai parfaitement huilé, sous le regard des nombreux spectateurs, une à une les voitures quittent le parc fermé du rallye automobile Niort Classic. Toutes les minutes, le directeur de course libère une nouvelle voiture pour la courte liaison vers la première spéciale. 

13h41, notre heure de départ correspond à notre numéro de course : 41. Nous attendons l’ordre, sanglés dans l’Alpine A310 encore immobile.
Mais au moment de démarrer, quelque chose cloche. Le moteur tourne mal, comme si l’un des 6 cylindres ne s’allumait pas. Un ralenti hésitant, une sonorité étouffée. Pas de panique. L’auto est encore froide. Nous l’avions essayée la veille sans problème. Quelques kilomètres de liaison nous séparent encore de la première spéciale mais, lorsqu’après trois kilomètres apparaît devant nous le starter lâchant les concurrents devant son panneau de chronométrage, rien ne s’améliore. 
Pas le choix, tandis que les autres équipages continuent de s’élancer, nous nous rangeons précipitamment sur le bas-côté et décapotons à la hâte. Filtre à air retiré, 6 bougies démontées, mains déjà noircies, nous constatons qu’elles sont en effet bien encrassées, conséquence du réglage volontairement riche de cette vieille auto de course.
Nettoyage rapide, remontage un peu fébrile, arrive derrière nous la camionnette balais qui gentiment nous met la pression.
Contact : le moteur reprend vie et semble tourner rond. Pas plus de temps pour vérifier ou peaufiner les réglages, nous sautons dans les baquets, tirons les harnais et, encore un peu essoufflées, engageons la première vers le starter.

5… 4… 3… 2… 1… Go ! Départ in extremis.

Marco à la navigation, moi au volant. Immédiatement tout se met en place. Cette alchimie rare entre une voiture de sport, la route et deux équipiers parfaitement synchronisés. Je suis, à la seconde et à la lettre, les indications de mon navigateur. 
-    Gauche à 480 m, épingle à 620 m sur chemin en terre, cassure à l’entrée du village, attention à la visibilité dans le long droit à suivre, à la borne tu as 7 secondes de retards… » 
L’auto chante merveilleusement et nous trouvons immédiatement le bon rythme.

Le rallye est magnifique. Une météo clémente illumine les paysages tandis que les kilomètres s’enchaînent sans erreur. Après cinq spéciales, une pause rapide. A la fois décontractés et concentrés nous sommes bien dans la course : beaucoup d’intensité extérieure, mais une étonnante sérénité intérieure. 
Les spéciales se succèdent jusqu’à la nuit tombée et notre première faute. Rien de spectaculaire. Une hésitation suivie d’une mauvaise direction, impossible à rattraper malgré un pilotage à la limite sur des portions de gravel où l’auto dérive dans des gerbes de poussière et de cailloux. La sanction tombe : nous reculons de la 18e à la 34e place au général. Vexant. Mais pas dramatique.
Reconcentration pour les deux dernières spéciales de nuit. Celles que nous adorons. Dans cette obscurité totale, il n’existe plus que le puissant faisceau des phares, la route, l’auto et nous. Le reste du monde disparaît. Chaque virage surgit comme une apparition. Sous un ciel parcouru de quelques éclairs d’orage, l’ambiance devient presque irréelle. Électrique. Intense. Magnifique. Et la pluie qui arrive juste à la conclusion de la dernière spéciale.
23h30. Retour au parc. Extinction des feux pour une courte nuit.

Au petit matin, nous repartons de la 31e place pour les quatre dernières spéciales. Conditions idéales. Belle ambiance dans l’habitacle. Nous n’avons plus rien à perdre. Alors nous roulons totalement libérés, précis et concentrés. Plus aucune erreur. Juste le plaisir pur de la navigation, du pilotage, et du travail bien fait pour terminer 26e sur 60 partants. Honorable pour ce rallye exceptionnel à l’organisation parfaite.

Vivement l’an prochain avec le top 15 en ligne de mire !

 


mardi 5 mai 2026

Ascension sous haute tension

Le moment d’attaquer le col vers l’abbaye de Montserrat aurait dû ressembler à une montée de fin de journée, « comme une autre ». Un peu de fatigue dans les jambes après 5 jours de sport sur plus de 400 km accumulés avec de beaux dénivelés, des cols majestueux, et cette lumière catalane qui décline doucement sur les reliefs. Mais la montagne, parfois, décide autrement.
Le ciel s’est brusquement chargé. D’abord quelques nuages sombres et joufflus, presque décoratifs. Puis, sans prévenir, le noir s’impose, dense et compact. Les premières gouttes lourdes frappent alors le bitume tel un avertissement. Et très vite, le grondement de l’orage roule dans l’impressionnant massif montagneux, d’une crête à l’autre, comme un roulement de tambour réveillant la montagne. Le décor devient d'un coup solennel, presque sacré.
Puis tout s’emballe. La pluie tombe en rideaux serrés, violents. L’eau ruisselle sur la route, emportant graviers et petites pierres. Les voitures qui descendent, tous phares allumés en plein jour, ralentissent, certaines s’arrêtent. Dans le regard des conducteurs, un mélange d’incrédulité et de prudence. Et moi, engagé dans une pente qui franchit les 10 %, je comprends que cette ascension ne sera pas une simple formalité.
Lorsqu’au 5ème kilomètre elle passe les 15 %, le ciel se déchire. Les éclairs zèbrent l’espace comme des lasers presque aveuglants. Le tonnerre explose alors dans une vibration physique. La montagne tremble. Les poils dressés j’accélère, galvanisé par les forces de la nature.
Pente à 16 %. Dans ces conditions dantesques, les repères disparaissent. Plus de paysage. Plus de distance. Juste l’effort brut. La grêle se met à tomber, martelant le casque dans un cliquetis sec. Presque irréel. Est-ce encore le jour ? Suis-je dans un rêve ? Une hallucination née de la fatigue ?
Je pédale comme un forcené, mais sans lutte intérieure. Porté, littéralement porté, par la violence des éléments, par cette énergie primitive qui traverse la montagne. L’eau ruisselle sur mon visage, sur mes bras, dans mes yeux. Le vacarme est total, assourdissant. Un déluge. Une fin du monde miniature qui me fait monter comme jamais.
Au dixième kilomètre de cette ascension dantesque, le monastère apparaît enfin comme un havre dans la tourmente. Les touristes, trempés, fuient en grappes désorganisées, cherchant refuge. Leurs regards se figent un instant sur ce petit bonhomme fluo qui surgit comme sorti d’un autre monde.
Encore quelques coups de pédales. Puis le calme relatif du parking où je retrouve Alex tout sourire qui vient de boucler sa boite à vélo pour son vol de retour, demain.
-    Alors ?
Je m’arrête, respire, souris à mon tour.
-    Une ascension dans une autre dimension… Mais franchement, quelle belle semaine nous avons passée ensemble ! Merci pour ce moment.
Il referme la boîte, me regarde.
-    On va où l’an prochain ?

lundi 4 mai 2026

Col à 14%, freinage à 60%

92 kilomètres annoncés, plus de 1600 mètres de dénivelé, et cette sensation diffuse, au petit matin, que quelque chose va se jouer au-delà des chiffres. Une étape dense, presque sérieuse, avec ce mélange d’excitation et de respect que l’on réserve aux parcours engagés. 

La première partie déroule le long de la corniche au nord de Barcelone. Une route fine, suspendue entre mer et relief, où l’azur s’invite dans chaque virage. Le vent y a ses caprices, et la lumière joue avec la mer. On pédale avec légèreté, comme portés par le paysage. Les jambes tournent bien, sans forcer, presque avec élégance. On se surprend à discuter, à plaisanter. Mauvais signe, diront certains : c’est souvent que le plus dur attend plus loin.
Et il arrive.
Le col de l’ermitage de Grau se présente sans fard. Six kilomètres à plus de 10 %, avec un ressaut à 14 % qui vous remet immédiatement à votre place. Ici, plus de décor, plus de distraction. Juste la pente, le souffle, et ce dialogue intérieur que chacun connaît : continuer, s’ajuster, tenir. Et pourtant… quelque chose a changé. Les jambes répondent. Le cœur s’emballe, mais sans panique. On est bien, affûtés, et cette sensation rare où l’effort trouve sa juste place quand le corps et l’esprit avancent ensemble.
On atteint le sommet sans encombre et entamons la descente. Et c’est précisément à ce moment que surgit un autre sujet. Plus terre à terre, mais tout aussi réel : le matériel.
Je vois déjà les sourires… 

Avec malice Alex parle de mon vélo “Frankenstein”. Un assemblage hétéroclite un peu daté, fidèle compagnon de route qui accuse doucement son âge. Presque vingt ans. Une éternité dans le monde du cyclisme et qui révèle ses limites.
Le freinage, d’abord. Dans la descente technique et rapide, les freins à patins hésitent là où les disques modernes mordent avec assurance. Alors je compose, anticipe, temporise. Ce n’est pas dangereux, mais je me fais allègrement dépasser, non pas en vitesse pure, mais au moment du freinage avant d’aborder les virages. La fluidité, la confiance, la trajectoire, tout ce qu’il faut pour aller vite.
Puis viennent les transmissions. Aujourd’hui, deux plateaux à l’avant, jusqu’à treize pignons à l’arrière. Une finesse d’ajustement presque chirurgicale. Les versions électroniques ? Un simple effleurement, et la chaîne obéit. Sur mon fidèle destrier à 3 plateaux et 10 pignons, il faut parfois convaincre, accompagner, négocier. Cela fait partie du charme, mais aussi de l’effort.
Et puis tout le reste. Les cadres profilés qui fendent l’air, les guidons devenus “cockpits”, les roues carbone qui chantent sous la vitesse, les capteurs qui transforment chaque coup de pédale en donnée exploitable. Puissance, cadence, fréquence cardiaque… le cycliste moderne est monitoré. Sans parler des GPS qui tracent, anticipent, rassurent.
Et que dire du gadget ultime, le pignon de roue libre façon pot d’échappement Akrapovic pour les voitures ou moto de sport ? Celui que l’on entend cliqueter de loin et qui chante quand on les croise. Est-il plus efficace ? J’en doute fort, mais il flatte l’égo du cycliste qui en est équipé.
Alors, la question s’impose : tout cela change-t-il réellement la performance ?
Oui, un peu...
Du coup faut-il changer le matériel ? Et pour quel bénéfice éventuel ? Le confort, la confiance, le plaisir. À la fin de la journée, ce n’est pas tant le chrono qui compte que la sensation laissée par la route.
C’est quand Noël ? 

Sur ces considérations matérielles nous terminons l’étape à vive allure sous la pluie. 

Demain dernier jour de cette belle échappée Catalane. Atour de Montserrat si la météo le permet, car les orages sont annoncés.

dimanche 3 mai 2026

"La Lance Amstrong Spéciale" d'Alex

Alex avait promis quelque chose de spécial. Il n’avait pas menti. Sur l’écran de son Garmin le tracé s’affichait comme une évidence : La Lance Armstrong Spéciale. Rien que le nom porte en lui une forme de légende, un parfum d’excès et de gloire passée. Car c'est ici, autour de Gérone, que le champion déchu venait affûter sa condition physique. Et il faut bien reconnaître que le décor s’y prête car nous sommes à la Mecque du cyclisme.
Dès les premiers kilomètres, on comprend. Sur des routes parfaites serpentant entre mer et montagne, on croise de nombreuses équipes cyclistes roulant à vive allure. L’asphalte est lisse, les virages propres, les paysages ouverts. Et surtout, les voitures, rares, respectueuses, bienveillantes. Ici, le cycliste n’est pas un intrus. Il fait partie du paysage, au même titre que les oliviers ou les murets de pierre sèche.

Après la grosse journée d’hier les jambes répondent bien. La météo est idéale avec, entre les nuages, ce soleil de printemps qui caresse sans écraser. On roule facile, presque léger, comme si le corps s’était mis d’accord avec la route. Au détour d’un virage on croise l’équipe féminine de Rwanda telles des gazelles légères et multicolores sur leurs machines. 
Puis, sans prévenir vraiment, se dresse devant nous le col « Els Angels ». Six kilomètres annoncés, une pente moyenne flirtant avec les 10 %, et quelques ressauts à 12 pour rappeler qui commande.
On s’y attaque avec enthousiasme.
Le rythme se pose naturellement. Souple mais engagé. Les jambes tournent rond, le souffle bien calé. C’est presque confortable, si tant est que ce mot ait un sens dans une pente pareille. On grimpe avec application, chacun dans sa bulle, concentré sur ce mouvement simple et essentiel : pousser, tirer, respirer.
Telles des fusées, deux silhouettes surgissent par l’arrière et nous dépassent au son caractéristique du roulement des pneus montés sur des roues en carbone. La classe absolue de corps affûtés sur des vélos affolants de technologie. On les regarde s’envoler devant nous sans résister. Nous ne jouons pas dans la même catégorie mais cela n’a aucune importance. Car nous sommes bien. Intensément bien.
Au sommet, l’effort s’efface d’un coup, remplacé par cette agréable sensation d’avoir mérité ce que l’on voit : une perspective unique jusqu’à la mer magnifiée par une lumière presque liquide, un horizon qui respire. Nous sommes aux anges, littéralement, au sommet des anges.

La descente est une folie contenue. La route déroule, appelle la vitesse, mais nous restons prudents. Et mes freins à patins n’ont pas la morsure des disques modernes. Alors je compose, anticipe, module. Peu importe. L’objectif n’est pas de battre un record mais de savourer cette sensation de glisse dans l’air. Chaque virage, chaque instant suspendu entre deux appuis.

En bas, le temps reprend son cours tranquille. On s’arrête déjeuner dans un petit restaurant, simple et parfait, où le goût des choses semble amplifié par l’effort accompli.
Puis il faut repartir. Le ciel se charge. Les averses sont annoncées. Alors on appuie, franchement. Les kilomètres défilent, le rythme s’élève, presque joueur. Je m’accroche à Alex. Une dernière accélération, un dernier souffle pour retrouver notre Gemini aux premières gouttes.

Encore une bien belle journée, de celles qui rappellent pourquoi on monte sur un vélo juste pour le plaisir.
Vive le sport !

samedi 2 mai 2026

Cocher la case !

Au douzième kilomètre d’ascension, il n’y a plus de place pour le doute. La pente se raidit sans prévenir, franchit les 10 % comme une ligne invisible derrière laquelle tout bascule. Jusqu’ici, on roulait encore. À partir de là, on lutte. Nous sommes à mi-pente, et la pluie s’est invitée sans élégance, fine mais persistante, s’infiltrant partout, dans les gants, sous le casque, jusque dans les pensées.
Le cardio grimpe à 170 comme un seuil critique. Le souffle devient court, presque sonore, rythmant chaque coup de pédale. 11, 12, 13… puis 14 % de déclivité. Les chiffres défilent sur le GPS Gamin comme autant de défis jetés à la figure. C’est raide, brutal, sans concession.
Il n’y a plus de paysage. Ou plutôt, il y en a un, mais il se dérobe. La montagne s’est refermée dans un brouillard compact, une ouate grise qui efface les perspectives comme pour mieux nous centrer sur l’effort. Hier encore, les vallées s’ouvraient sous nos roues, et Alex menait l’allure avec cette facilité désarmante. Aujourd’hui, les rôles se sont inversés. C’est moi qui ouvre la voie, concentré sur cette mécanique fragile qu’est le corps en effort : rester dans le geste, ne pas lutter contre la pente, mais l’accepter. Trouver ce point d’équilibre où la douleur devient presque abstraite. Détendre les épaules, relâcher les bras et les mains, respirer profondément, tourner les jambes à la bonne fréquence, encore et encore. Comme un métronome intérieur.
Par moments, le besoin de varier s’impose. Se lever, passer en danseuse, arracher quelques mètres à la gravité. Le vélo danse, les bras tirent, les jambes poussent. Une relance, puis deux. Et très vite, revenir s’asseoir, retrouver un semblant de cadence en soulageant ce qui peut l’être.

Les épingles s’enchaînent, serrées, presque identiques. Chaque virage promet une respiration… qui n’existe pas. On grimpe maintenant à l’arrache. Sans élégance, mais avec détermination.
« Plus que 4 kilomètres », lance l’un de nous, sans trop savoir si c’est pour motiver l’autre ou se convaincre soi-même. Dans ces moments-là, les mots comptent peu. Mais ils portent, s’accrochant à l’effort comme des balises.
Echouer n’est plus une option. Pas ici. Pas maintenant. Alors on s’encourage, on s’invective presque, dans un mélange de fatigue et d’énergie brute. Chaque kilomètre arraché est une petite victoire. Chaque panneau dépassé un soulagement éphémère.
Et puis, presque sans prévenir, la pente se radoucit. L’altimètre affiche 2220 mètres. Fin de la route. Une ligne invisible franchie, une promesse tenue. Nous y sommes. A peine esquissé la plateforme de Vallter 2000 apparaît sous une pluie glacée. Peu importe. La beauté est ailleurs. Dans ce que nous venons de traverser. Dans cette ascension rude et partagée.
On s’arrête. On se regarde. Un sourire suffit et une simple photo pour cocher la case de cet objectif. 

 

vendredi 1 mai 2026

La bosse du 82ème

La bosse du 82ème kilomètre surgit presque sans prévenir, comme une dernière question posée au corps avant la conclusion. Pas la plus longue, ni la plus dure, mais ce parfum particulier des efforts de fin d’étape, quand les jambes commencent à piquer et que chaque pourcentage de pente semble un peu plus exigeant que le précédent. C’est l’avant-dernière difficulté de cette boucle dans l’arrière-pays catalan, et elle porte en elle tout ce que la journée a déjà offert.

Depuis le départ, les petites routes se déroulent comme un fil discret à travers une campagne généreuse. Les bas-côtés débordent de fleurs, éclats rouges, jaunes, violets, qui accompagnent le rythme régulier des coups de pédale et le cliquetis de la chaine. Les parcelles agricoles, d’un vert profond en cette saison, dessinent le patchwork apaisant et généreux d’une terre nourricière, comme si elle-même respirait sous le soleil printanier.
Puis viennent les forêts. D’abord diffuses, puis enveloppantes. Mille autres nuances de vert, du plus tendre au noir le plus sombre, captent la lumière en fragments mouvants. On s’y glisse comme dans une parenthèse fraîche striée par les rayons du soleil, où le souffle se fait plus calme, où le monde extérieur semble suspendu. Le vélo n’est plus alors que le simple trait d’union entre le corps et le paysage. Au bénéfice de l’âge, dans les lignes droites je profite de l’élan d’Alex pour m’abriter du vent et revenir rouler de concert avec lui dans les montées où nous papotons quand le souffle le permet encore.
De part en part, les villages apparaissent posés dans le décor comme des témoins d’une autre époque. Quelques maisons remarquables racontent une prospérité passée ancrée dans la pierre. Certaines ont subi les outrages du temps tandis que d’autres renaissent sous l’impulsion de nouveaux propriétaires leur redonnant éclat et présence pour des résidences secondaires devenues d’exceptionnel refuges chargé d’histoire.

Arrive la pause rituelle. S’arrêter après 60 km d’engagement physique pour un café et savourer un croissant, au cas où, comme une précaution douce face aux kilomètres restants. Ces instants suspendus comptent autant que les kilomètres. On y refait le monde en observant les gens du coin tout en essayant de capter les bonnes ondes de l’endroit.
Et l’on atteint la bosse du 82e rappelant que rien n’est tout à fait acquis. On la franchit pourtant avec l’énergie tranquille que donne la perspective de l’arrivée. Derrière, restent encore quelques kilomètres pour boucler la belle étape : 92 au total, 1 000 mètres de dénivelé. Rien d’exceptionnel mais beaucoup de plaisir.
L’entrée dans Bagnoles se fait alors en douceur, les jambes encore légères et étonnamment disponibles, comme si elles avaient gardé en réserve une part d’élan pour de défi de demain. Plus grand, plus haut, « Vallter 2000 », plus de 22 km d’ascension, l’un des plus grands cols pyrénéens du versant espagnol. Une promesse suspendue au-dessus de l’horizon.



jeudi 30 avril 2026

Premier braquet sous Montserrat

Aéroport de Barcelone en fin d’après-midi : dans le va-et-vient de voyageurs pressés et d’annonces métalliques, Alex surgit depuis Vienne en poussant sa boîte à vélo tel l’écrin d’un instrument rare. Il avance avec cette précaution presque cérémonielle du violoncelliste accompagnant son Stradivarius, attentif au moindre choc, à la moindre aspérité du sol. J’avoue être un peu impressionné. Le vélo n’est pas encore monté qu’il impose son rang. Une machine moderne, parfaitement ajustée à ses mesures, prolongement naturel du corps autant qu’objet de désir mécanique. C’est une chance qu’il ait pu l’amener après un petit pépin mécanique de dernière minute, et peut-être aussi un signal : la belle échappée catalane commence sérieusement.

Nous improvisons un bivouac sans grand charme sur un petit parking à proximité de Montserrat. Le décor immédiat n’a rien de romantique. Mais au-
dessus de nous, tout change. La montagne se dresse, presque irréelle, sculptée comme un orgue minéral posé contre le ciel. Ses aiguilles de roche veillent dans la lumière déclinante. Le parking en devient presque acceptable. On dort au pied d’un écrin rocheux de toute beauté, avec cette excitation discrète des départs.

Aujourd’hui, c’est notre tour d’échauffement. Ni trop long, ni de trop violent, juste assez pour réveiller les jambes, régler les selles, ajuster les cales, écouter les bruits suspects, vérifier que les corps et les machines acceptent de dialoguer. 
Les premiers tours de pédale sont légers. L’air est frais, le soleil de printemps déjà franc, mais encore tendre. On glisse hors des zones habitées comme on entre dans un tableau. L’arrière-pays catalan prend alors des allures de Toscane. Les petites routes serpentent entre les reliefs, montent sans brutalité, replongent dans des creux ombragés, contournent des parcelles de vigne, frôlent des bois clairs où la lumière se fragmente. Les bas-côtés sont en fleurs. Des prairies de coquelicots éclatent par nappes rouges, mêlées aux herbes hautes, aux marguerites, aux plantes sauvages que le printemps abandonne généreusement au bord du chemin. Tout semble respirer. Nous aussi.

Les corps se mettent en mouvement avec prudence d’abord, puis avec gourmandise. Une petite côte réveille les cuisses, une relance fait monter le souffle, une descente libère les épaules. Le vélo produit son miracle simple : cette impression de voler sans quitter terre. Le paysage ne se regarde plus seulement, il se traverse, s’absorbe, passe dans les poumons, dans les mollets, dans le sourire.

Soixante-dix kilomètres, un peu moins de 1000 mètres de dénivelé : juste assez pour se mettre en jambes, pas assez pour s’abîmer. Une journée de réglage parfait, avec, à l’arrivée, un petit bar-restau ou l'on engouffre un sandwich accompagné d'un café serré. Rien de plus. Tout est là.

Demain sera plus long, plus engagé.

mardi 28 avril 2026

La belle échappée Catalane : préambule

Partir pour une semaine de vélo en Catalogne, avec son fils, en van, avec en toile de fond les Pyrénées et la côte méditerranéenne, voilà sur le papier un programme difficile à refuser. Rien que l’idée suffit à faire monter une petite musique intérieure : celle des départs, des routes qui s’ouvrent, des matins frais, des cafés pris debout sur un parking encore désert, des pneus que l’on gonfle avant de s’élancer.
Et pourtant, je l’avoue, derrière l’enthousiasme se glisse une légère appréhension. Une génération nous séparent. Trente ans de différence dans les jambes, dans le souffle, peut-être dans la capacité à relancer après un virage, à encaisser un col, à repartir le lendemain comme si de rien n’était. Vais-je avoir « la caisse » ? Vais-je réussir à l’accompagner sans devenir ce poids discret que l’on attend gentiment au sommet ? Le père a beau vouloir tenir son rang, en vélo on ne triche jamais.
Il y a aussi la question du matériel. Alex arrive avec une machine de son époque : cadre carbone dernier cri, freins à disques hydrauliques, dérailleur électronique. Précision chirurgicale. Le mien a déjà une décennie au compteur. Carbone aussi, certes, mais d’une génération plus tactile, presque sentimentale. Un peu vintage dirons-nous avec élégance, avec ses freins à patins et son dérailleur Shimano classique …
En vélo, on aime aussi répéter que le cycliste fait la différence, pas la machine. C’est vrai. Enfin, jusqu’à un certain point. Car lorsque la pente se cabre, que le vent s’invite ou la fatigue s’installe, on se surprend tout de même à regarder avec envie les merveilles de technologie du coéquipier.

Gemini chargé de l’essentiel, frigo plein, tenues de sport rangées dans les coffres, vélo soigneusement arrimé, je roule vers Barcelone pour récupérer Alex à l’aéroport. Le van sera notre base mobile, refuge, vestiaire, cuisine, notre roulotte posée au bord de l’aventure.
Demain nous choisirons le parcours idéal, quelque part entre plaine et montagne, entre la douceur méditerranéenne et les contreforts pyrénéens. Quelques beaux cols en perspective, des routes côtières superbes, ces rubans d’asphalte suspendus entre mer et falaises, et cette lumière catalane qui donne aux paysages une intensité particulière.
Jeudi, notre premier jour de roulage servira d’échauffement. Officiellement, pour régler le matériel. Officieusement, pour jauger les jambes... Les vélos modernes sont aussi sensibles que de l’horlogerie – un bruit de chaîne, un frottement de disque, une pression de pneu – toute la mécanique du plaisir demande à être ajustée et les corps mis en mouvement.
Puis viendra la belle chevauchée catalane, père et fils, chacun son vélo, chacun son rythme peut-être, mais la même route devant soi. J’ai hâte.

 

jeudi 9 avril 2026

Le plus beau voyage du monde

 

Y a-t-il plus belle image que celle de Christina Koch en contre-jour, boucles châtains en bataille, contemplant le lever de Terre sur l’horizon lunaire à travers le hublot du vaisseau Integrity ?
Tout est là, dans ce regard suspendu entre deux mondes. Une femme seule face à l’infini, témoin privilégié d’un spectacle que l’humanité tout entière ne peut qu’imaginer. Dans la lumière crue de ce hublot, nous percevons à la fois l’intime et le vertigineux. Et comme une respiration dans un ciel d’encre, ce délicat croissant de terre montant sur l’horizon sélène. Magique !

Il a quelques jours, une femme et trois hommes, à bord d’une capsule spatiale à peine plus grande qu’un van de voyage, ont été propulsés vers notre satellite naturel par la plus puissante fusée jamais construite. Une poussée brute pour s’arracher à l’attraction de notre monde vers la Lune, à plus de quatre cent mille kilomètres. 
Mais la mission Artemis II est bien davantage qu’une simple prouesse technique. C’est une trajectoire symbolique, un grand huit cosmique, contournant la face cachée de la Lune, traçant une boucle parfaite entre passé et futur. Une répétition générale avant les alunissages anticipés, si tout va bien, pour 2028. 
Au long de cet odyssée, d’un côté la Terre s’éloigne, oasis de 8 milliards d’humains, petite sphère flottant dans le noir absolu. Presque irréelle.
De l’autre, la Lune se rapproche. Silencieuse, austère, présence minérale qui impose le respect dans sa « magnifique désolation. »
Puis vient le moment inédit de la bascule derrière sa face cachée. Pendant de longues minutes, communications interrompues avec le centre de contrôle, plus de lien avec le reste de l’humanité. Le vaisseau disparaît dans le vide intersidéral. Minutes suspendues avant le spectacle d’une rare intensité émotionnelle que seuls quelques humains ont pu contempler : d’un seul regard le croissant de Terre se levant sur l’horizon lunaire, lumineux, délicat, presque irréel, telle la promesse du berceau de notre espèce.

Avant eux, seulement les pionniers du programme Apollo avaient pu vivre une telle émotion. Un demi-siècle, deux générations de progrès, d’hésitations, de priorités changeantes pour revenir à ce point précis de notre destin collectif. 
Nous y sommes, et cela fait tellement de bien dans la fureur du monde actuel.

jeudi 26 février 2026

Sacrée étape !

La ville toute entière s’est organisée autour d’une seule respiration. Nous pourrions être à Lhassa, La Mecque, Jérusalem, où la spiritualité ne se contente pas d’habiter l’espace, mais le structure, le modèle, le monopolise.
Partout, les hôtels portent des noms bibliques. Saint-Jacques, Sainte-Bernadette, Notre-Dame, Ange Gardien… Omniprésentes, les enseignes lumineuses des marchands du temple se succèdent comme un chapelet d’invocations proposant aux pèlerins, statues de vierges phosphorescentes, icônes de Sainte Bernadette, chapelets multicolores, fioles d’eau bénite, cierges de toutes tailles. Économie bon marché du sacré, surfant sans complexe sur la dévotion des fidèles.
Nous divaguons vers le Sanctuaire Notre-Dame de Lourdes, cœur battant de la ville où convergent des croyants du monde entier : familles BCBG ou pas, groupes chantants, malades en fauteuil roulant, religieuses en habits, prêtres en soutane. Toutes les langues se croisent, peut-être aussi toutes les douleurs, mais également toutes les espérances.
Entrainés par le mouvement, nous entrons dans la cathédrale. Comme à chaque passage dans une église, nous allumons, tel un rituel qui nous relie peut-être, une petite bougie à la mémoire de ceux qui nous ont quittés.
-    Et pourquoi ne pas en allumer aussi pour les vivants ? Et pour nous ? me lance Flo, avec cette évidence pratique qui la caractérise. Elles seront peut-être aussi utiles...
Je souris tant elle a raison. 
Fortifiés par cette action (de grâce) pétrie de bon sens, nous reprenons notre déambulation vers la Grotte de Massabielle. De tous âges et tous horizons, des hommes et femmes de foi s’y recueillent avec une ferveur dont les ondes presque perceptibles ont quelque chose d’apaisant.
Portés par le flux des visiteurs, nous faisons le tour de la grotte en caressant le rocher poli par les millions de mains qui nous ont précédés, geste répété à l’infini dont la pierre se souvient et qu'elle imprime dans les mémoires.

Quittant doucement ces lieux sacrés, nous rejoignons le Gemini à pied
Nous sentons-nous meilleurs ? Peut-être simplement un peu plus reliés au monde et à ceux qui nous entoure, 
en tout cas plus déterminés que jamais à poursuivre notre quête de bonheur terrestre.

mercredi 25 février 2026

Paradis blanc

Marcher dans la neige est une sensation unique qui engage le corps et apaise l’esprit. Dès les premiers pas, le monde se simplifie en paysages monochromes, comme si un peintre minimaliste avait décidé d’effacer les nuances superflues pour ne garder que l’essentiel. La clarté minérale de lumière crue révèle les arêtes des reliefs, souligne les ombres nettes, découpe les silhouettes en donnant au paysage une impression de propreté céleste, une pureté visuelle presque morale. Le monde semble lavé, régénéré, comme après une longue période de tumultes.
Et puis il y a le silence, dense, feutré, qui absorbe les bruits parasites, étouffe les vacarmes du monde, ne laissant subsister que le crissement sec et ouaté des pas et le souffle des corps. 
Derrières nos ombres projetées sur le tapis immaculé, chaque pas imprime la trace éphémère de notre passage dans l’immensité blanche où l’intensité du soleil d’hiver fait scintiller les cristaux comme des poussière d’étoiles. La neige devient miroir, renvoyant la lumière vers le firmament où cerclent les vautours dans l’onde céleste. Et là-haut, très haut, les traînées cotonneuses des liners traversent l’azur telles de fins méridiens sur le bleu pur. 
Au détour d’un chemin apparaissent des empreintes d’animaux, succession de marques légères et précises racontant peut-être une histoire nocturne de lièvre en maraude, de renard en quête, ou de chevreuil discret. 
Par endroits, l’eau de fonte commence à s’écouler sous les rayons du soleil, filet clair, presque timide dont on perçoit le murmure discret serpentant sous la croûte glacée comme la promesse du printemps. Quand la beauté de l’hiver tient encore à ce subtile équilibre entre arrêt et mouvement...

 

lundi 23 février 2026

L'irrésistible magnétisme des Pyrénées

En cette saison, par temps clair, la ligne de crête des Pyrénées apparaît de loin telle une dentelle poudrée de blanc. Une couture fine entre ciel et terre. À cette distance, elle semble presque fragile, irréelle, suspendue dans l’azur hivernal. On la devine avant même de la voir vraiment. Pourtant, son magnétisme est une irrésistible promesse. 
En s’approchant, le paysage se précise. Les masses floues deviennent reliefs, les ombres prennent corps, la dentelle se transforme en murailles, en arêtes, en cirques sculptés par le temps. Bientôt, masquant tout l’horizon le massif ne se contemple plus, il s’impose.
Ne reste plus qu’à y entrer, par ces petites routes de cols qui serpentent avec obstination en épousant les plis du terrain, franchissant les vallées étroites au creux desquelles descendent des torrents cristallins. L’eau y court avec une énergie brute, frappant les pierres polies, traçant son chemin dans un fracas limpide. À chaque virage, l’air se fait plus vif, plus transparent.
Puis vient la forêt sombre. Les sapins referment le paysage comme une parenthèse dense et silencieuse. La lumière se tamise. Les odeurs de résine et d’humus remplacent celles de la plaine. On traverse ce tunnel végétal avec le sentiment d’entrer dans une autre dimension, plus secrète et plus archaïque. Et soudain, la forêt s’ouvre. Les prairies d’alpage se découvrent, vastes étendues blanches, lissées par le vent. La neige y efface les aspérités, ne laissant que la respiration du relief. 

Le col est fermé et c’est justement ce que nous cherchions ; s’arrêter à un bout du monde au milieu de cette nature crue. Le moteur se tait. Un silence à la dimension des lieux s’installe, seulement troublé par le crissement des pas sur la neige durcie. Devant nous, les perspectives s’offrent sans filtre. D’un côté, les reliefs abrupts, acérés, recouverts d’un blanc presque aveuglant, jusqu’aux arêtes des hautes solitudes découpant le ciel avec une précision chirurgicale. De l’autre, les perspectives aériennes s’ouvrant vers la plaine, lointaine, presque irréelle sous la brume légère. Quand la verticalité rude et la douceur étale se font face.

Vu d’ici, rien ne semble devoir changer. Les sommets figés dans une éternité minérale sont les mêmes depuis la nuit des temps. La neige tombe, fond, revient. Les torrents creusent, les forêts se renouvellent. Comme si la nature était immuable.
Dans cet environnement sauvage, l’agitation du monde paraît lointaine. Les urgences se taisent. Il ne reste que le souffle de l'air léger, la réverbération de la neige, le froid sur les joues, la clarté du ciel. Et cette sensation top rare d’être exactement au bon endroit au bon moment.


dimanche 22 février 2026

Là où l'eau devenait piste

Biscacrosse est de ces lieux qui raconte une promesse.
Comme on entre dans une cathédrale horizontale, nous y sommes arrivés presqu’en silence à bord de notre Gemini. Le moteur encore tiède, la carrosserie poudrée de sable, et devant nous l’étang, large et lisse, telle la respiration retenue d’une flaque d’eau paisible où le ciel vient s’asseoir avant le tumulte de l’océan.
À quelques encablures, l’Hydrobase. Un nom qui claque comme une époque. Ici, les pionniers ont fait décoller des hydravions, bateaux ailés quittant la surface liquide pour ouvrir des routes au-dessus de l’Atlantique. Fallait-il avoir une dose de bravoure et une foi inébranlable dans le progrès pour s’envoler vers l’Amérique à bord de telles machines ! On imagine les carlingues luisantes, les moteurs grondants, les regards des équipages de Latécoère levés vers l’horizon, cartes dépliées et routes tracées au crayon sur l’Atlantique, comme on dessine une flèche volontaire sur le monde. A une époque où voyager signifiait conquérir, chaque départ était un pari, chaque retour une victoire.

19h. Le soleil descend lentement derrière les pins. La lumière devient cuivre, puis braise. L’étang se transforme en miroir d’étain. Rien de spectaculaire, et pourtant tout est là. Nous voyageons avec le facilité moderne d’un véhicule d’expédition tout équipé. Demain matin l’odeur d’un café italien emplira l’habitacle. Eux affrontaient l’Atlantique dans des machines capricieuses. Rien à voir ? 
Si, ce même besoin d’élargir le cadre. Car le voyage n’est pas seulement une distance, mais aussi une audace. On peut traverser l’océan ou simplement changer de rythme, stationner face à l’eau et laisser le temps reprendre sa souveraineté, regarder le soleil disparaître et sentir qu’au-delà de cette ligne rougeoyante commence un autre monde où l’horizon n’est pas une limite mais une invitation. 

La nuit tombe. Les premières étoiles percent au-dessus des mâts. 
Les pionniers dormaient peut-être mal avant le grand départ, tiraillés entre l’excitation et la peur. A bord de notre confortable cocon nous n’avons pas d'océan à franchir, seulement la route de demain vers les Pyrénées. Pourtant, dans l’obscurité douce de l’étang, peut-être ressentons-nous le même appel du vaste monde.
À Biscarrosse, entre eau douce et océan, le romantisme du voyage ne dépend pas de la distance parcourue mais de cette étincelle intérieure qui nous pousse à partir. À croire que, même depuis un simple van stationné face à l’eau, on peut encore ouvrir des dimensions nouvelles.


dimanche 4 janvier 2026

2026, l'année du plaisir

On entre en 2026 comme on tourne la page d’un roman. Avec ce léger frisson, mélange d’excitation et d’appréhension que l’on ressent toujours au début d’un nouveau chapitre, surtout quand il concerne notre vie. 
Pourvu que l’histoire soit belle, passionnante, vivante. 
Pourvu qu’il ait de l’action, de l’amour, du suspense – un peu – de la prospérité et, surtout, beaucoup de bonheur.

Je sais bien que ce n’est pas exactement l’air du temps. L’époque semble préférer les nuages bas aux horizons dégagés. La montée des populismes, les tensions internationales, l’incertitude économique, tout concourt à créer un climat anxiogène, amplifié à l’infini par les réseaux sociaux. Une actualité en continu, souvent déformée, qui tourne parfois à l’ivresse, jusqu’à faire perdre pied à certains. Et à force de regarder le monde par le petit trou de la peur, on finit par croire que tout est foutu.
Mais si, avec idéalisme et détermination, nous décidions de prendre le contre-pied de cette morosité ambiante en (re)prenant la main sur ce qui nous appartient encore pleinement ? Notre regard, nos choix, notre manière de vivre.

Allez, je tente une ouverture, presque une provocation dans ce contexte : faisons-nous plaisir !
Oui, faisons-nous plaisir en 2026. Comme un acte de résistance tranquille face au pessimisme ambiant et aux dynamiques délétères. 

Et voici cinq bonnes raisons de le faire :
-    Le plaisir est un moteur.
Il donne de l’énergie, de l’élan, de la créativité. Un projet porté par le plaisir va plus loin, plus juste, plus longtemps que celui né de la contrainte ou de la peur.
-    Le plaisir réhumanise.
Partager un repas, un voyage, un effort, une passion, c’est recréer du lien. Dans un monde fragmenté, le plaisir partagé est un ciment discret mais puissant.
-    Le plaisir remet le corps et le cœur en mouvement.
Marcher, courir, pédaler, créer, écrire, bricoler, aimer… Le plaisir nous sort de la sidération et nous remet dans l’action, là où naissent les solutions.
-    Le plaisir est contagieux.
Un esprit enthousiaste en entraîne d’autres. Une joie assumée n’enlève rien à personne ; elle se multiplie.
-    Enfin, le plaisir est un choix.
Et dans une époque qui tente souvent de nous dicter ce que nous devrions ressentir, choisir le plaisir, c’est peut-être choisir sa liberté.

De tout cœur, je souhaite que 2026 soit donc pour vous aussi l’année du plaisir.