mardi 18 août 2026

"Mort dans l'après-midi"

On entre dans les arènes comme on entrerait dans une église. Endimanchés, tous vêtus de blanc, simplement ornés d’un foulard rouge noué autour du cou. Dans la chaleur et la poussière de cette fin d’après-midi, huit mille personnes convergent vers les gradins. Il y a quelque chose de solennel dans cette foule qui s’installe, au soleil ou à l’ombre, suivant le prix des places et bien souvent la classe sociale des aficionados. A l’évidence règne une ferveur au sein de cette assemblée venue assister au rituel d’un spectacle de corrida.

Sans réellement savoir à quoi s’attendre, nous nous installons à notre place numérotée, côté soleil au dernier rang du haut. Par chance, une épaisse couche nuageuse filtres ses rayons encore ardents. 
D’ici, la vue de l’arène est saisissante : parfaitement ronde, sur trois niveaux soutenus de poteaux légers, l’édifice centenaire a quelque chose d’une élégante corbeille fleurie.

Soudain, tel une furie le premier taureau entre dans l’enceinte sous le mugissement du public. Cinq cents kilos de muscles, de puissance brute. Avec ses deux cornes acérées comme des épées, il ressemble à ces aurochs fantastiques dessinés par nos lointains ancêtres. Il court, s’arrête, gratte le sable. Semblant un peu désorienté, peut-être ébloui par la lumière vive, surpris par la clameur, il parait presque perdu au milieu de ce cercle dont il ne peut s’échapper. 
La pièce peut commencer.

Le premier acte est celui des tercios de piques. Le matador et ses peones (sorte d’assistants)
agitent leurs capes pour provoquer l’animal afin d’observer sa manière charger, tourner, chercher l’adversaire. Cette phase d’observation permet de le jauger, d’en apprécier le comportement, la vivacité, et peut-être la bravoure. A ce moment il parait encore redoutable et les peones ne s’y trompent pas, souvent obligés de sauter derrière la balustrade pour échapper à sa fureur sauvage.
Puis entrent le picador, port altier d’un garde moyenâgeux, monté sur son cheval protégé d’une épaisse carapace comme une armure, les yeux masqués pour lui éviter toute peur face à l’impressionnant taureau. Le principe est ici de faire charger le cheval pour que le cavalier lui enfonce une pique dans l’échine. L’animal s’arrête, souffle, gratte le sol, semble hésiter, regardant à droite et à gauche en basculant son énorme tête, puis finit par s’élancer jusqu’au contact. Le choc est brutal. Tête baissée il pousse, encore et encore, dans un affrontement sauvage destiné à éprouver sa détermination autant qu’à réduire sa puissance. Le public frémit tout en commentant le courage de la bête et la précision du picador. S’il rate, il est abondement hué ou sifflé. S’il pique précisément avec puissance, il est applaudi. 
Le premier choc passé, déjà le sang coule abondement, et le taureau blessé est alors excité par les peones pour permettre au picador de se replacer pour la deuxième pique, sous le regard avertit du Président de la Corrida qui décide si la blessure est alors suffisante ou s’il faut y revenir une troisième fois… Puis le picador se retire.

Vient ensuite le tercio de banderilles. À pied, les banderilleros s’élancent vers le taureau, esquivent au dernier instant ses redoutables cornes, et plantent, par paires, leurs bâtons colorés au garrot. Le geste est rapide, acrobatique, spectaculaire. La foule applaudit. Le taureau, lui, ralentit.

Arrive alors le dernier acte dramatique de la corrida : le matador revient seul engoncé dans son habit de lumière brodé d’or, muleta rouge à la main et épée prête. Commence ici une danse étrange. L’homme aux allures de danseuse appelle la bête, l’attire, la fait passer au plus près de son corps. Une passe. Puis une autre. Main droite, main gauche, par l’avant par l’arrière, comme une sorte de tango sensuel avec le taureau affaibli qui continue de charger avec l’énergie du désespoir. Il y a dans cet affrontement, mais en est-ce vraiment un, plutôt une chorégraphie, quelque chose de fascinant : la précision du geste, la sensualité des mouvements, la disproportion entre le petit homme féminisé et la masse virile de la bête, la proximité des cornes, cette danse qui semble enlacer la mort sous les « olés » du public tandis que le taureau affaiblit commence à trébucher sur le sable ocre de l’arène.
Puis vient enfin l’estocade. Le silence tombe brutalement sur le public. Huit mille personnes retiennent leur souffle. Le matador se dresse face au taureau la tête basse, ajuste son geste, et s’élance. L’épée pénètre entre les épaules de l’animal. Le public se lève dans un râle primaire, applaudit si le geste est réussi - épée enfoncée jusqu’à la garde - ou à contrario hue s’il est raté. Il attend une mort nette, immédiate, que les pattes de l’animal fléchissent, que la masse vacille et le taureau s’effondre rapidement.
Mais ce n’est pas toujours le cas du premier coup. Le matador doit souvent s’y reprendre à deux fois avec l’épée, et si cela n’est pas encore fatal, utiliser un pic à enfoncer derrière la tête de l’animal pour l’achevé sous les yeux d’un public à la fois déçu et fasciné par tant de cruauté.

Enfin, telle une délivrance, la mort finit toujours par arriver. Une vibration collective saisit alors les gradins. Les arènes explosent en applaudissement comme pour relâcher la tension. Le toréador salut, espérant un signe de reconnaissance du Président, peut-être une oreille, ou deux, ou la queue de la victime si le spectacle est jugé exceptionnel. Les foulards s’agitent alors.
Sans plus de délai, deux chevaux attelés viennent évacuer le cadavre en le trainant sur le sable, laissant derrière lui une flaque de sang aussitôt nettoyée par des opérateurs zélés. 

L’après-midi peut alors continuer. Un autre taureau entre. Puis un autre. Six corridas, six fois le même cérémonial, à chaque fois vingt minutes de beauté, de violence, d’émotions, et de mort ritualisée.

On quitte les arènes, un peu troublés. Un peu gêné d’avoir regardé. Plus encore d’avoir été fascinés, en se demandant si nous sommes aussi de ceux-là ? Avec le sentiment d’avoir approché la « Mort dans l’après-midi » si justement décrite par Hemingway : mélange dérangeant de courage, d’esthétique, de tradition et de cruauté qui empêche, une fois sorti des arènes, de savoir exactement ce à quoi nous avons réellement assisté.



jeudi 13 août 2026

Le jour où le soleil s'est couché 2 fois

 

1 600 mètres d’altitude, au cœur des Pyrénées, Hautacam est ce soir-là le théâtre d’un étrange pèlerinage. Sur la petite route qui grimpe vers l’observatoire, les voitures avancent en file indienne. Un petit train mécanique qui serpente lentement dans la montagne. Plus haut, de nombreux vans ont déjà pris position, portes ouvertes sur les alpages. Certains sont là depuis des heures.
Comme nous, tous sont venus pour assister à une éclipse presque totale du soleil.
Depuis ce belvédère exceptionnel, le regard porte loin vers l’ouest. La vallée s’étire en contrebas et, à l’horizon, la chaîne des Pyrénées découpe un dégradé de fines dentelles sombres. Dans ce somptueux décor, reste la question de la météo : sera-t-elle de la partie ? Car le ciel est chargé. De gros nuages menaçants circulent autour des sommets, alternant trouées lumineuses et masses opaques. 
L’éclipse doit commencer dans deux heures. Le petit train des voitures continue d’arriver. Un véritable bouchon s’est formé dans le col. Qu’importe. On abandonne les véhicules sur les bas-côtés et l’on poursuit à pied.
Et bientôt, les alpages se couvrent de petites silhouettes. Familles, couples, enfants, passionnés d’astronomie ou simples curieux : chacun choisit son siège comme dans un grand théâtre face à l’ouest. D’autres s’agglutinent sur le parking au pied de l’observatoire. Certains installent des télescopes. Beaucoup s’assoient simplement dans l’herbe équipés des indispensables lunettes de protection. Fascinant pouvoir d’attraction de la nature sur notre espèce. Il suffit d’annoncer que le soleil va disparaître quelques instants pour que des milliers de personnes gravissent une montagne et viennent observer ensemble cet évènement rare.

L’éclipse commence… derrière les nuages.
On devine d’abord le phénomène plus qu’on ne le voit. Puis une trouée apparaît. À l’oculaire du télescope, les fumées célestes semblent danser devant l’astre du jour partiellement occulté. Progressivement, inexorablement, le disque solaire s’efface derrière celui de la Lune et quelque chose change dans cette atmosphère de quasi-recueillement : les conversations s’espacent, les voix baissent. Une forme de solennité gagne les alpages. Les familles, assises dans l’herbe regardent le ciel presque en silence. Face à l’immensité du paysage et à la magie de cette mécanique céleste, chacun semble retrouver, l’espace d’un instant, sa juste place.

La lumière décline encore. Et avec elle, la température chute brutalement. Il faisait doux quelques minutes auparavant ; il fait maintenant presque frais pour une soirée d’été. L’altitude accentue encore cette sensation soudaine. Le paysage perd ses couleurs pour virer au rouge, tandis que les montagnes s’assombrissent. Puis la nuit tombe en quelques instants. Deux minutes suspendues, irréelles, pendant lesquelles le jour s’efface en plein jour. Deux minutes de silence, de fraîcheur et de pénombre au cœur de l’été.
Puis progressivement la lumière renaît et le jour revient. Pour quelques minutes seulement, car à l’ouest le véritable crépuscule approche déjà. Le soleil réapparaît, encore partiellement occulté, avant de poursuivre sa course et disparaitre une seconde fois derrière les Pyrénées, comme un merveilleux clin d’œil au grand cycle circadien. 

Improbable journée où nous aurons vu le soleil se coucher deux fois.

(Photo prise par mon frère Bruno en Espagne) 

samedi 8 août 2026

Plus haut que le doute

 

Il y a des cols qui ne se contentent pas de franchir les montagnes. Ils vous interrogent, vous mettent à l’épreuve et finissent par révéler quelque chose de vous-même. Le Glandon, la Croix-de-Fer, le Galibier appartiennent à cette catégorie. Des noms de légende, chargés d’histoire, de sueur et d’exploits. Les gravir à vélo, c’est entrer à son tour dans leur histoire.

Le soleil est éclatant, le ciel d’un bleu presque insolent. Dès les premiers kilomètres, la chaleur s’installe et les jambes comprennent ce qui les attend. Trouver le bon rythme, celui que l’on pourra tenir longtemps. Ne pas s’affoler, ne pas se disperser. Respirer profondément et régulièrement, pédaler avec souplesse et accepter la pente.

Le Glandon impose son caractère sauvage. La route serpente entre les torrents, les alpages et les parois abruptes, alternant les passages où l’on retrouve un peu de souffle et les rampes à 14% qui obligent à se dresser sur les pédales. Plus on monte, plus la montagne se fait imposante. Les derniers kilomètres sont sévères. Il faut appuyer fort, accepter de sentir les muscles brûler sans jamais franchir la ligne rouge. L’effort est intense, mais maîtrisé. Il n’y a pas de doute, seulement une détermination tranquille : avancer, mètre après mètre, jusqu’au sommet.
L’enchaînement vers La Croix-de-Fer est alors une formalité. Le plus dur est fait. Ne reste qu’une longue pente dans le paysage grandiose qui s’ouvre sur les sommets, les lacs et les hauts pâturages. La beauté du décor pourrait presque faire oublier la difficulté. Presque. Car les jambes rappellent que la montagne se mérite.

Après une nuit de repos on s’attaque au géant Galibier. Une ascension patiente, presque méditative vers cette silhouette minérale. Passé les 2000 m, la végétation disparaît. L’air devient plus frais, plus rare. La route se déroule à flanc de montagne, immense et magnifique. Les derniers kilomètres réclament un engagement total sur des lacets étroits décorés des peintures de guerre des supporters de la Grande Boucle. Le corps est fatigué, mais l’esprit ne lâche rien. Il n’y a plus de place pour les questions inutiles. Seulement la pente, le souffle, le prochain virage et cette volonté intacte d’aller au bout. Et l’on imagine la ferveur populaire au contact des champions avançant dans la foule pour ces derniers kilomètres de folie.

Flo m’accompagne sur son VTT électrifié, présente dans l’effort, toujours avec le sourire et le mot qui porte. Sa présence, ses encouragements, sa bonne humeur et ses ondes positives ajoutent encore au plaisir. Dans les moments les plus exigeants, il suffit de la savoir près de moi pour retrouver de l’énergie.
Le sommet enfin, 2640 m d’altitude, l’un des plus hauts cols routiers Européen, la joie mêlée à la fatigue dans un jus de sueur et d’hormones, et cette sensation unique de se sentir tellement vivant face à un panorama de commencement du monde.

Vive le sport !


mardi 4 août 2026

Quand y'a du gaz !


Accroché au milieu de la falaise, il suffit d'un regard vers la vallée pour comprendre le sens de cette petite phrase lancée par Jean-Louis : « Y’a du gaz ! » Pas une invitation à accélérer, mais à avancer, à ne pas s'arrêter face à la 3ème dimension. Car ici, l'immobilité est souvent la pire des options.
Le vide est là, immense, étourdissant. Il aspire le regard autant qu'il tente de figer les jambes. Le vertige n'est pas une fatalité ; c'est une conversation intérieure qu'il faut interrompre avant qu'elle ne prenne le dessus. Regarder loin, respirer, faire abstraction de l’espace pour se concentrer sur le mouvement. Déplacer une main, puis un pied. Et recommencer. Mètre après mètre. Concentré sur la paroi sans se laisser distraire ou impressionner par la situation.

Nous sommes sur la via ferrata de Nans-sous-Sainte-Anne, au cœur du Jura. Une spectaculaire cicatrice de calcaire blanc domine une mer de verdure. Au pied de la paroi, la forêt semble n'être qu'un tapis froissé où les arbres perdent leur identité pour devenir une simple texture. Là-haut, la roche réfléchit un soleil ardent qui transforme chaque prise en pierre tiède. La lumière éclabousse la falaise, accentue les reliefs, dessine les fissures et les ressauts qu'il faudra franchir.
Puis viennent ces passages plus délicats où la paroi déjà verticale semble se retourner vers nous. Les pieds trouvent moins facilement leur place et, pendant quelques mètres, ce sont les bras qui prennent le relais. Il faut alors tirer de toutes ses forces pour se hisser, enchaîner les mouvements sans s'interrompre. S'arrêter au milieu d'un ressaut serait laisser les muscles se charger d'acide lactique, les avant-bras se durcir jusqu'à ne plus répondre, jusqu’à lâcher prise. Continuer, garder le rythme, faire confiance à l’élan et au mouvement, plus qu'à sa force.

En réalité la progression n'a rien de spectaculaire lorsqu'on la vit de l'intérieur. Elle est faite d'une succession de petits gestes précis. Chercher l'appui suivant. Tester une prise. Grimper sans précipitation. Avaler un ressaut, puis un autre. Chaque difficulté franchie révèle une perspective nouvelle sur la vallée, comme si la montagne récompensait l’effort par un paysage plus vaste encore. Et rester concentré jusqu’à la sortie de la voie. 

Une via ferrata engagée est un terrain de jeu exigeant où la sécurité n'est pas une option. Avant tout engagement, le matériel a été inspecté avec soin : baudrier ajusté, casque fixé, longes en parfait état, mousquetons vérifiés, rituel imposé qui permet de libérer l'esprit pour ne plus penser qu'à l'essentiel : grimper !
Très vite, les gestes deviennent automatismes. Toujours un mousqueton accroché avant de décrocher l'autre. Vérifier chaque manipulation sans même y réfléchir. Garder trois points d'appui lorsque c'est possible. Ces réflexes, devenus rituels, finissent par créer une étonnante sérénité. La confiance ne vient pas de l'absence de risque ; elle naît de la maîtrise des routines, comme une gamme que l'on répète, qui permettent de le réduire.

Au sommet, le souffle revient doucement tandis que le regard embrasse toute la vallée. On réalise alors que la a véritable conquête est intérieure. Avoir accepté le vide sans lui céder. 


dimanche 2 août 2026

Le lac invisible

 

Il y a quelque chose de profondément agréable à partir de bon matin, sans véritable objectif, simplement avec un vélo de sport et l'envie de se laisser guider. Une route choisie presque au hasard longe le lac de Vouglans. Enfin... longe est un bien grand mot. Car le lac est là, tout proche, et pourtant on ne le voit presque jamais, et en tout cas pas tout de suite. 

La route serpente dans la moyenne montagne jurassienne aux allures douces. Les paysages alternent entre parcelles brûlés par un soleil déjà implacable et sous-bois où l'ombre offre un répit bienvenu. À chaque virage, la présence du lac se devine plus qu'elle ne s'observe. Une fraîcheur imperceptible, un silence particulier, une sensation diffuse rappellent qu'une immense étendue d'eau accompagne discrètement le voyage.

Difficile d'imaginer qu'avant les années 1960, rien de tout cela n'existait. Le barrage de Vouglans, construit au terme de plus de dix années de travaux, a profondément remodelé la vallée, englouti des villages, déplacé des routes et transformé durablement les écosystèmes. Puis la nature a repris ses droits, au point que l'on oublie presque que ce paysage est, lui aussi, une création humaine.
Le parcours ne laisse que peu de répit. Les montées dépassent régulièrement les 9 %, parfois sur plusieurs kilomètres. À cette heure matinale, les jambes répondent bien. Puis viennent de longues descentes où le vent remplace presque l'effort, et l'on se laisse porter, simplement heureux d'avancer.

À midi, un petit restaurant de village offre une halte idéale. La cuisine est aussi généreuse que la patronne. On en profite pour papoter en refaisant le monde et sur ce que l’avenir nous réserve. 
Puis l'on repart avec cette agréable satiété des repas simples mais sincères. 

L’heure n’est pas favorable à l'effort sous la canicule accentuée par le vent chaud remontant du sud. 
Opportunément une longue descente se présente. Position aérodynamique, mains en bas du guidon, et la vitesse grimpe. Cinquante... soixante... soixante-cinq kilomètres à l'heure. L’air siffle dans les oreilles, les arbres défilent comme derrière les fenêtres d’un train. Rester concentré, gérer les virages en souplesse pour ne pas risquer la chute, en se disant que les meilleurs coureurs du Tour de France roulent à près de 60 km/h, sur le plat… pour dépasser 100 km/h en dévalent ces cols. Une autre dimension.

Encore quelques kilomètres d'une dernière montée pour rejoindre le Gemini stationné au belvédère dominant le barrage. Le lac indigo apparaît ici dans toute son immensité, comme s'il avait attendu la fin de l'effort pour se dévoiler complètement. 

Il est temps de refermer cette parenthèse sportive. Le vélo retrouve son porte-vélos, la chaleur invite à la sieste.

samedi 16 mai 2026

L'anneau mystérieux

Le navire approche lentement de l’embarcadère. Dans un grondement sourd, les rampes d’accès s’ouvrent au son caractéristique des alarmes de sécurité, avant que ne se déverse le flot compact des véhicules impatients de retrouver le terre ferme. Quelques secondes suspendues, puis tout se remet en mouvement. Nous pourrions être à Gibraltar, dans un port grec ou sur quelque rive lointaine de la Baltique. Mais nous sommes simplement à Royan, prêts à traverser l’estuaire de la Gironde.
Et pourtant, embarquer ici avec notre Gemini a cet incomparable parfum d’évasion qui transforme instantanément les géographies supposées familières en terres d’aventure. Le simple fait de monter sur un bateau avec son véhicule suffit à déplacer l’imaginaire. Les repères changent. On quitte un rivage pour un autre comme on changerait de continent.

Trente minutes de traversée sur le grand fleuve boueux, immense langue d’eau brassée par les marées atlantiques. Le vent fraîchit sur le pont supérieur tandis que les mouettes jouent dans les remous du ferry. Débarquement à la Pointe de Grave, quelques kilomètres à travers le Parc Naturel du Médoc, entre pins maritimes tordus par les vents et dunes blondes, nous voilà déjà sur la plage de l’Amélie-sur-Mer. Et là l’espace ! Cette perspective infinie que seul l’océan sait offrir. Une ligne d’horizon parfaitement pure où le regard se perd jusqu’à l’épuisement. Les vagues qui viennent mourir dans un grondement régulier sur le trait de côte. Quelques surfeurs, silhouettes minuscules sur la grève puis dans l’écume, s’essaient à dompter les rouleaux de l’Atlantique.
Mais sur le sable humide, ce sont d’autres formes qui attirent notre attention. De grosses
masses sombres émergent çà et là. En s’approchant, l’étrangeté grandit. Cela ressemble à du bois compacté, presque minéral, noirci par le temps et le sel. En réalité, il s’agit des vestiges d’une forêt préhistorique révélée par l’érosion du littoral sous les assauts répétés de l’océan. Des milliers d’années brutalement mises à nu par quelques tempêtes d’hiver. Le spectacle est fascinant.
Impossible de résister à l’envie de fouiller un peu ces vestiges fraîchement révélés par la marée haute. Je gratte du bout des doigts dans cette boue sombre chargée d’histoire lorsqu’un éclat légèrement doré attire mon regard.
Un anneau que je retire délicatement de la fange avant de le nettoyer dans l’eau froide. Trois centimètres de diamètre environ, ouvert, effilé à ses extrémités, d’une simplicité presque parfaite. Immédiatement viennent les questions. Qu’est-ce que cela peut bien être ? Un simple morceau de métal perdu récemment ? Ou quelque chose de beaucoup plus ancien ?
Par jeu autant que par curiosité, je soumets une photo à Gemini (l’IA). La réponse tombe quelques secondes plus tard : la forme et le lieu correspondent possiblement à un objet de l’âge du Bronze. Peut-être une boucle d’oreille, une aiguille ou un élément de parure de nos lointains ancêtres.
Nous adorons immédiatement l'idée qui fait basculer cette journée dans une autre dimension. Ce qui n’était qu’une balade océanique devient un voyage dans le temps. Sur cette plage battue par les vents, entre forêt engloutie et dunes mouvantes, nous voilà reliés, l’espace d’un instant, à des présences humaines vieilles de plusieurs millénaires. Et cette simple hypothèse suffit à donner à l’instant une profondeur inattendue.

 

lundi 11 mai 2026

Rallye Niort Classic

Dans un balai parfaitement huilé, sous le regard des nombreux spectateurs, une à une les voitures quittent le parc fermé du rallye automobile Niort Classic. Toutes les minutes, le directeur de course libère une nouvelle voiture pour la courte liaison vers la première spéciale. 

13h41, notre heure de départ correspond à notre numéro de course : 41. Nous attendons l’ordre, sanglés dans l’Alpine A310 encore immobile.
Mais au moment de démarrer, quelque chose cloche. Le moteur tourne mal, comme si l’un des 6 cylindres ne s’allumait pas. Un ralenti hésitant, une sonorité étouffée. Pas de panique. L’auto est encore froide. Nous l’avions essayée la veille sans problème. Quelques kilomètres de liaison nous séparent encore de la première spéciale mais, lorsqu’après trois kilomètres apparaît devant nous le starter lâchant les concurrents devant son panneau de chronométrage, rien ne s’améliore. 
Pas le choix, tandis que les autres équipages continuent de s’élancer, nous nous rangeons précipitamment sur le bas-côté et décapotons à la hâte. Filtre à air retiré, 6 bougies démontées, mains déjà noircies, nous constatons qu’elles sont en effet bien encrassées, conséquence du réglage volontairement riche de cette vieille auto de course.
Nettoyage rapide, remontage un peu fébrile, arrive derrière nous la camionnette balais qui gentiment nous met la pression.
Contact : le moteur reprend vie et semble tourner rond. Pas plus de temps pour vérifier ou peaufiner les réglages, nous sautons dans les baquets, tirons les harnais et, encore un peu essoufflées, engageons la première vers le starter.

5… 4… 3… 2… 1… Go ! Départ in extremis.

Marco à la navigation, moi au volant. Immédiatement tout se met en place. Cette alchimie rare entre une voiture de sport, la route et deux équipiers parfaitement synchronisés. Je suis, à la seconde et à la lettre, les indications de mon navigateur. 
-    Gauche à 480 m, épingle à 620 m sur chemin en terre, cassure à l’entrée du village, attention à la visibilité dans le long droit à suivre, à la borne tu as 7 secondes de retards… » 
L’auto chante merveilleusement et nous trouvons immédiatement le bon rythme.

Le rallye est magnifique. Une météo clémente illumine les paysages tandis que les kilomètres s’enchaînent sans erreur. Après cinq spéciales, une pause rapide. A la fois décontractés et concentrés nous sommes bien dans la course : beaucoup d’intensité extérieure, mais une étonnante sérénité intérieure. 
Les spéciales se succèdent jusqu’à la nuit tombée et notre première faute. Rien de spectaculaire. Une hésitation suivie d’une mauvaise direction, impossible à rattraper malgré un pilotage à la limite sur des portions de gravel où l’auto dérive dans des gerbes de poussière et de cailloux. La sanction tombe : nous reculons de la 18e à la 34e place au général. Vexant. Mais pas dramatique.
Reconcentration pour les deux dernières spéciales de nuit. Celles que nous adorons. Dans cette obscurité totale, il n’existe plus que le puissant faisceau des phares, la route, l’auto et nous. Le reste du monde disparaît. Chaque virage surgit comme une apparition. Sous un ciel parcouru de quelques éclairs d’orage, l’ambiance devient presque irréelle. Électrique. Intense. Magnifique. Et la pluie qui arrive juste à la conclusion de la dernière spéciale.
23h30. Retour au parc. Extinction des feux pour une courte nuit.

Au petit matin, nous repartons de la 31e place pour les quatre dernières spéciales. Conditions idéales. Belle ambiance dans l’habitacle. Nous n’avons plus rien à perdre. Alors nous roulons totalement libérés, précis et concentrés. Plus aucune erreur. Juste le plaisir pur de la navigation, du pilotage, et du travail bien fait pour terminer 26e sur 60 partants. Honorable pour ce rallye exceptionnel à l’organisation parfaite.

Vivement l’an prochain avec le top 15 en ligne de mire !

 


mardi 5 mai 2026

Ascension sous haute tension

Le moment d’attaquer le col vers l’abbaye de Montserrat aurait dû ressembler à une montée de fin de journée, « comme une autre ». Un peu de fatigue dans les jambes après 5 jours de sport sur plus de 400 km accumulés avec de beaux dénivelés, des cols majestueux, et cette lumière catalane qui décline doucement sur les reliefs. Mais la montagne, parfois, décide autrement.
Le ciel s’est brusquement chargé. D’abord quelques nuages sombres et joufflus, presque décoratifs. Puis, sans prévenir, le noir s’impose, dense et compact. Les premières gouttes lourdes frappent alors le bitume tel un avertissement. Et très vite, le grondement de l’orage roule dans l’impressionnant massif montagneux, d’une crête à l’autre, comme un roulement de tambour réveillant la montagne. Le décor devient d'un coup solennel, presque sacré.
Puis tout s’emballe. La pluie tombe en rideaux serrés, violents. L’eau ruisselle sur la route, emportant graviers et petites pierres. Les voitures qui descendent, tous phares allumés en plein jour, ralentissent, certaines s’arrêtent. Dans le regard des conducteurs, un mélange d’incrédulité et de prudence. Et moi, engagé dans une pente qui franchit les 10 %, je comprends que cette ascension ne sera pas une simple formalité.
Lorsqu’au 5ème kilomètre elle passe les 15 %, le ciel se déchire. Les éclairs zèbrent l’espace comme des lasers presque aveuglants. Le tonnerre explose alors dans une vibration physique. La montagne tremble. Les poils dressés j’accélère, galvanisé par les forces de la nature.
Pente à 16 %. Dans ces conditions dantesques, les repères disparaissent. Plus de paysage. Plus de distance. Juste l’effort brut. La grêle se met à tomber, martelant le casque dans un cliquetis sec. Presque irréel. Est-ce encore le jour ? Suis-je dans un rêve ? Une hallucination née de la fatigue ?
Je pédale comme un forcené, mais sans lutte intérieure. Porté, littéralement porté, par la violence des éléments, par cette énergie primitive qui traverse la montagne. L’eau ruisselle sur mon visage, sur mes bras, dans mes yeux. Le vacarme est total, assourdissant. Un déluge. Une fin du monde miniature qui me fait monter comme jamais.
Au dixième kilomètre de cette ascension dantesque, le monastère apparaît enfin comme un havre dans la tourmente. Les touristes, trempés, fuient en grappes désorganisées, cherchant refuge. Leurs regards se figent un instant sur ce petit bonhomme fluo qui surgit comme sorti d’un autre monde.
Encore quelques coups de pédales. Puis le calme relatif du parking où je retrouve Alex tout sourire qui vient de boucler sa boite à vélo pour son vol de retour, demain.
-    Alors ?
Je m’arrête, respire, souris à mon tour.
-    Une ascension dans une autre dimension… Mais franchement, quelle belle semaine nous avons passée ensemble ! Merci pour ce moment.
Il referme la boîte, me regarde.
-    On va où l’an prochain ?

lundi 4 mai 2026

Col à 14%, freinage à 60%

92 kilomètres annoncés, plus de 1600 mètres de dénivelé, et cette sensation diffuse, au petit matin, que quelque chose va se jouer au-delà des chiffres. Une étape dense, presque sérieuse, avec ce mélange d’excitation et de respect que l’on réserve aux parcours engagés. 

La première partie déroule le long de la corniche au nord de Barcelone. Une route fine, suspendue entre mer et relief, où l’azur s’invite dans chaque virage. Le vent y a ses caprices, et la lumière joue avec la mer. On pédale avec légèreté, comme portés par le paysage. Les jambes tournent bien, sans forcer, presque avec élégance. On se surprend à discuter, à plaisanter. Mauvais signe, diront certains : c’est souvent que le plus dur attend plus loin.
Et il arrive.
Le col de l’ermitage de Grau se présente sans fard. Six kilomètres à plus de 10 %, avec un ressaut à 14 % qui vous remet immédiatement à votre place. Ici, plus de décor, plus de distraction. Juste la pente, le souffle, et ce dialogue intérieur que chacun connaît : continuer, s’ajuster, tenir. Et pourtant… quelque chose a changé. Les jambes répondent. Le cœur s’emballe, mais sans panique. On est bien, affûtés, et cette sensation rare où l’effort trouve sa juste place quand le corps et l’esprit avancent ensemble.
On atteint le sommet sans encombre et entamons la descente. Et c’est précisément à ce moment que surgit un autre sujet. Plus terre à terre, mais tout aussi réel : le matériel.
Je vois déjà les sourires… 

Avec malice Alex parle de mon vélo “Frankenstein”. Un assemblage hétéroclite un peu daté, fidèle compagnon de route qui accuse doucement son âge. Presque vingt ans. Une éternité dans le monde du cyclisme et qui révèle ses limites.
Le freinage, d’abord. Dans la descente technique et rapide, les freins à patins hésitent là où les disques modernes mordent avec assurance. Alors je compose, anticipe, temporise. Ce n’est pas dangereux, mais je me fais allègrement dépasser, non pas en vitesse pure, mais au moment du freinage avant d’aborder les virages. La fluidité, la confiance, la trajectoire, tout ce qu’il faut pour aller vite.
Puis viennent les transmissions. Aujourd’hui, deux plateaux à l’avant, jusqu’à treize pignons à l’arrière. Une finesse d’ajustement presque chirurgicale. Les versions électroniques ? Un simple effleurement, et la chaîne obéit. Sur mon fidèle destrier à 3 plateaux et 10 pignons, il faut parfois convaincre, accompagner, négocier. Cela fait partie du charme, mais aussi de l’effort.
Et puis tout le reste. Les cadres profilés qui fendent l’air, les guidons devenus “cockpits”, les roues carbone qui chantent sous la vitesse, les capteurs qui transforment chaque coup de pédale en donnée exploitable. Puissance, cadence, fréquence cardiaque… le cycliste moderne est monitoré. Sans parler des GPS qui tracent, anticipent, rassurent.
Et que dire du gadget ultime, le pignon de roue libre façon pot d’échappement Akrapovic pour les voitures ou moto de sport ? Celui que l’on entend cliqueter de loin et qui chante quand on les croise. Est-il plus efficace ? J’en doute fort, mais il flatte l’égo du cycliste qui en est équipé.
Alors, la question s’impose : tout cela change-t-il réellement la performance ?
Oui, un peu...
Du coup faut-il changer le matériel ? Et pour quel bénéfice éventuel ? Le confort, la confiance, le plaisir. À la fin de la journée, ce n’est pas tant le chrono qui compte que la sensation laissée par la route.
C’est quand Noël ? 

Sur ces considérations matérielles nous terminons l’étape à vive allure sous la pluie. 

Demain dernier jour de cette belle échappée Catalane. Atour de Montserrat si la météo le permet, car les orages sont annoncés.

dimanche 3 mai 2026

"La Lance Amstrong Spéciale" d'Alex

Alex avait promis quelque chose de spécial. Il n’avait pas menti. Sur l’écran de son Garmin le tracé s’affichait comme une évidence : La Lance Armstrong Spéciale. Rien que le nom porte en lui une forme de légende, un parfum d’excès et de gloire passée. Car c'est ici, autour de Gérone, que le champion déchu venait affûter sa condition physique. Et il faut bien reconnaître que le décor s’y prête car nous sommes à la Mecque du cyclisme.
Dès les premiers kilomètres, on comprend. Sur des routes parfaites serpentant entre mer et montagne, on croise de nombreuses équipes cyclistes roulant à vive allure. L’asphalte est lisse, les virages propres, les paysages ouverts. Et surtout, les voitures, rares, respectueuses, bienveillantes. Ici, le cycliste n’est pas un intrus. Il fait partie du paysage, au même titre que les oliviers ou les murets de pierre sèche.

Après la grosse journée d’hier les jambes répondent bien. La météo est idéale avec, entre les nuages, ce soleil de printemps qui caresse sans écraser. On roule facile, presque léger, comme si le corps s’était mis d’accord avec la route. Au détour d’un virage on croise l’équipe féminine de Rwanda telles des gazelles légères et multicolores sur leurs machines. 
Puis, sans prévenir vraiment, se dresse devant nous le col « Els Angels ». Six kilomètres annoncés, une pente moyenne flirtant avec les 10 %, et quelques ressauts à 12 pour rappeler qui commande.
On s’y attaque avec enthousiasme.
Le rythme se pose naturellement. Souple mais engagé. Les jambes tournent rond, le souffle bien calé. C’est presque confortable, si tant est que ce mot ait un sens dans une pente pareille. On grimpe avec application, chacun dans sa bulle, concentré sur ce mouvement simple et essentiel : pousser, tirer, respirer.
Telles des fusées, deux silhouettes surgissent par l’arrière et nous dépassent au son caractéristique du roulement des pneus montés sur des roues en carbone. La classe absolue de corps affûtés sur des vélos affolants de technologie. On les regarde s’envoler devant nous sans résister. Nous ne jouons pas dans la même catégorie mais cela n’a aucune importance. Car nous sommes bien. Intensément bien.
Au sommet, l’effort s’efface d’un coup, remplacé par cette agréable sensation d’avoir mérité ce que l’on voit : une perspective unique jusqu’à la mer magnifiée par une lumière presque liquide, un horizon qui respire. Nous sommes aux anges, littéralement, au sommet des anges.

La descente est une folie contenue. La route déroule, appelle la vitesse, mais nous restons prudents. Et mes freins à patins n’ont pas la morsure des disques modernes. Alors je compose, anticipe, module. Peu importe. L’objectif n’est pas de battre un record mais de savourer cette sensation de glisse dans l’air. Chaque virage, chaque instant suspendu entre deux appuis.

En bas, le temps reprend son cours tranquille. On s’arrête déjeuner dans un petit restaurant, simple et parfait, où le goût des choses semble amplifié par l’effort accompli.
Puis il faut repartir. Le ciel se charge. Les averses sont annoncées. Alors on appuie, franchement. Les kilomètres défilent, le rythme s’élève, presque joueur. Je m’accroche à Alex. Une dernière accélération, un dernier souffle pour retrouver notre Gemini aux premières gouttes.

Encore une bien belle journée, de celles qui rappellent pourquoi on monte sur un vélo juste pour le plaisir.
Vive le sport !

samedi 2 mai 2026

Cocher la case !

Au douzième kilomètre d’ascension, il n’y a plus de place pour le doute. La pente se raidit sans prévenir, franchit les 10 % comme une ligne invisible derrière laquelle tout bascule. Jusqu’ici, on roulait encore. À partir de là, on lutte. Nous sommes à mi-pente, et la pluie s’est invitée sans élégance, fine mais persistante, s’infiltrant partout, dans les gants, sous le casque, jusque dans les pensées.
Le cardio grimpe à 170 comme un seuil critique. Le souffle devient court, presque sonore, rythmant chaque coup de pédale. 11, 12, 13… puis 14 % de déclivité. Les chiffres défilent sur le GPS Gamin comme autant de défis jetés à la figure. C’est raide, brutal, sans concession.
Il n’y a plus de paysage. Ou plutôt, il y en a un, mais il se dérobe. La montagne s’est refermée dans un brouillard compact, une ouate grise qui efface les perspectives comme pour mieux nous centrer sur l’effort. Hier encore, les vallées s’ouvraient sous nos roues, et Alex menait l’allure avec cette facilité désarmante. Aujourd’hui, les rôles se sont inversés. C’est moi qui ouvre la voie, concentré sur cette mécanique fragile qu’est le corps en effort : rester dans le geste, ne pas lutter contre la pente, mais l’accepter. Trouver ce point d’équilibre où la douleur devient presque abstraite. Détendre les épaules, relâcher les bras et les mains, respirer profondément, tourner les jambes à la bonne fréquence, encore et encore. Comme un métronome intérieur.
Par moments, le besoin de varier s’impose. Se lever, passer en danseuse, arracher quelques mètres à la gravité. Le vélo danse, les bras tirent, les jambes poussent. Une relance, puis deux. Et très vite, revenir s’asseoir, retrouver un semblant de cadence en soulageant ce qui peut l’être.

Les épingles s’enchaînent, serrées, presque identiques. Chaque virage promet une respiration… qui n’existe pas. On grimpe maintenant à l’arrache. Sans élégance, mais avec détermination.
« Plus que 4 kilomètres », lance l’un de nous, sans trop savoir si c’est pour motiver l’autre ou se convaincre soi-même. Dans ces moments-là, les mots comptent peu. Mais ils portent, s’accrochant à l’effort comme des balises.
Echouer n’est plus une option. Pas ici. Pas maintenant. Alors on s’encourage, on s’invective presque, dans un mélange de fatigue et d’énergie brute. Chaque kilomètre arraché est une petite victoire. Chaque panneau dépassé un soulagement éphémère.
Et puis, presque sans prévenir, la pente se radoucit. L’altimètre affiche 2220 mètres. Fin de la route. Une ligne invisible franchie, une promesse tenue. Nous y sommes. A peine esquissé la plateforme de Vallter 2000 apparaît sous une pluie glacée. Peu importe. La beauté est ailleurs. Dans ce que nous venons de traverser. Dans cette ascension rude et partagée.
On s’arrête. On se regarde. Un sourire suffit et une simple photo pour cocher la case de cet objectif. 

 

vendredi 1 mai 2026

La bosse du 82ème

La bosse du 82ème kilomètre surgit presque sans prévenir, comme une dernière question posée au corps avant la conclusion. Pas la plus longue, ni la plus dure, mais ce parfum particulier des efforts de fin d’étape, quand les jambes commencent à piquer et que chaque pourcentage de pente semble un peu plus exigeant que le précédent. C’est l’avant-dernière difficulté de cette boucle dans l’arrière-pays catalan, et elle porte en elle tout ce que la journée a déjà offert.

Depuis le départ, les petites routes se déroulent comme un fil discret à travers une campagne généreuse. Les bas-côtés débordent de fleurs, éclats rouges, jaunes, violets, qui accompagnent le rythme régulier des coups de pédale et le cliquetis de la chaine. Les parcelles agricoles, d’un vert profond en cette saison, dessinent le patchwork apaisant et généreux d’une terre nourricière, comme si elle-même respirait sous le soleil printanier.
Puis viennent les forêts. D’abord diffuses, puis enveloppantes. Mille autres nuances de vert, du plus tendre au noir le plus sombre, captent la lumière en fragments mouvants. On s’y glisse comme dans une parenthèse fraîche striée par les rayons du soleil, où le souffle se fait plus calme, où le monde extérieur semble suspendu. Le vélo n’est plus alors que le simple trait d’union entre le corps et le paysage. Au bénéfice de l’âge, dans les lignes droites je profite de l’élan d’Alex pour m’abriter du vent et revenir rouler de concert avec lui dans les montées où nous papotons quand le souffle le permet encore.
De part en part, les villages apparaissent posés dans le décor comme des témoins d’une autre époque. Quelques maisons remarquables racontent une prospérité passée ancrée dans la pierre. Certaines ont subi les outrages du temps tandis que d’autres renaissent sous l’impulsion de nouveaux propriétaires leur redonnant éclat et présence pour des résidences secondaires devenues d’exceptionnel refuges chargé d’histoire.

Arrive la pause rituelle. S’arrêter après 60 km d’engagement physique pour un café et savourer un croissant, au cas où, comme une précaution douce face aux kilomètres restants. Ces instants suspendus comptent autant que les kilomètres. On y refait le monde en observant les gens du coin tout en essayant de capter les bonnes ondes de l’endroit.
Et l’on atteint la bosse du 82e rappelant que rien n’est tout à fait acquis. On la franchit pourtant avec l’énergie tranquille que donne la perspective de l’arrivée. Derrière, restent encore quelques kilomètres pour boucler la belle étape : 92 au total, 1 000 mètres de dénivelé. Rien d’exceptionnel mais beaucoup de plaisir.
L’entrée dans Bagnoles se fait alors en douceur, les jambes encore légères et étonnamment disponibles, comme si elles avaient gardé en réserve une part d’élan pour de défi de demain. Plus grand, plus haut, « Vallter 2000 », plus de 22 km d’ascension, l’un des plus grands cols pyrénéens du versant espagnol. Une promesse suspendue au-dessus de l’horizon.



jeudi 30 avril 2026

Premier braquet sous Montserrat

Aéroport de Barcelone en fin d’après-midi : dans le va-et-vient de voyageurs pressés et d’annonces métalliques, Alex surgit depuis Vienne en poussant sa boîte à vélo tel l’écrin d’un instrument rare. Il avance avec cette précaution presque cérémonielle du violoncelliste accompagnant son Stradivarius, attentif au moindre choc, à la moindre aspérité du sol. J’avoue être un peu impressionné. Le vélo n’est pas encore monté qu’il impose son rang. Une machine moderne, parfaitement ajustée à ses mesures, prolongement naturel du corps autant qu’objet de désir mécanique. C’est une chance qu’il ait pu l’amener après un petit pépin mécanique de dernière minute, et peut-être aussi un signal : la belle échappée catalane commence sérieusement.

Nous improvisons un bivouac sans grand charme sur un petit parking à proximité de Montserrat. Le décor immédiat n’a rien de romantique. Mais au-
dessus de nous, tout change. La montagne se dresse, presque irréelle, sculptée comme un orgue minéral posé contre le ciel. Ses aiguilles de roche veillent dans la lumière déclinante. Le parking en devient presque acceptable. On dort au pied d’un écrin rocheux de toute beauté, avec cette excitation discrète des départs.

Aujourd’hui, c’est notre tour d’échauffement. Ni trop long, ni de trop violent, juste assez pour réveiller les jambes, régler les selles, ajuster les cales, écouter les bruits suspects, vérifier que les corps et les machines acceptent de dialoguer. 
Les premiers tours de pédale sont légers. L’air est frais, le soleil de printemps déjà franc, mais encore tendre. On glisse hors des zones habitées comme on entre dans un tableau. L’arrière-pays catalan prend alors des allures de Toscane. Les petites routes serpentent entre les reliefs, montent sans brutalité, replongent dans des creux ombragés, contournent des parcelles de vigne, frôlent des bois clairs où la lumière se fragmente. Les bas-côtés sont en fleurs. Des prairies de coquelicots éclatent par nappes rouges, mêlées aux herbes hautes, aux marguerites, aux plantes sauvages que le printemps abandonne généreusement au bord du chemin. Tout semble respirer. Nous aussi.

Les corps se mettent en mouvement avec prudence d’abord, puis avec gourmandise. Une petite côte réveille les cuisses, une relance fait monter le souffle, une descente libère les épaules. Le vélo produit son miracle simple : cette impression de voler sans quitter terre. Le paysage ne se regarde plus seulement, il se traverse, s’absorbe, passe dans les poumons, dans les mollets, dans le sourire.

Soixante-dix kilomètres, un peu moins de 1000 mètres de dénivelé : juste assez pour se mettre en jambes, pas assez pour s’abîmer. Une journée de réglage parfait, avec, à l’arrivée, un petit bar-restau ou l'on engouffre un sandwich accompagné d'un café serré. Rien de plus. Tout est là.

Demain sera plus long, plus engagé.

mardi 28 avril 2026

La belle échappée Catalane : préambule

Partir pour une semaine de vélo en Catalogne, avec son fils, en van, avec en toile de fond les Pyrénées et la côte méditerranéenne, voilà sur le papier un programme difficile à refuser. Rien que l’idée suffit à faire monter une petite musique intérieure : celle des départs, des routes qui s’ouvrent, des matins frais, des cafés pris debout sur un parking encore désert, des pneus que l’on gonfle avant de s’élancer.
Et pourtant, je l’avoue, derrière l’enthousiasme se glisse une légère appréhension. Une génération nous séparent. Trente ans de différence dans les jambes, dans le souffle, peut-être dans la capacité à relancer après un virage, à encaisser un col, à repartir le lendemain comme si de rien n’était. Vais-je avoir « la caisse » ? Vais-je réussir à l’accompagner sans devenir ce poids discret que l’on attend gentiment au sommet ? Le père a beau vouloir tenir son rang, en vélo on ne triche jamais.
Il y a aussi la question du matériel. Alex arrive avec une machine de son époque : cadre carbone dernier cri, freins à disques hydrauliques, dérailleur électronique. Précision chirurgicale. Le mien a déjà une décennie au compteur. Carbone aussi, certes, mais d’une génération plus tactile, presque sentimentale. Un peu vintage dirons-nous avec élégance, avec ses freins à patins et son dérailleur Shimano classique …
En vélo, on aime aussi répéter que le cycliste fait la différence, pas la machine. C’est vrai. Enfin, jusqu’à un certain point. Car lorsque la pente se cabre, que le vent s’invite ou la fatigue s’installe, on se surprend tout de même à regarder avec envie les merveilles de technologie du coéquipier.

Gemini chargé de l’essentiel, frigo plein, tenues de sport rangées dans les coffres, vélo soigneusement arrimé, je roule vers Barcelone pour récupérer Alex à l’aéroport. Le van sera notre base mobile, refuge, vestiaire, cuisine, notre roulotte posée au bord de l’aventure.
Demain nous choisirons le parcours idéal, quelque part entre plaine et montagne, entre la douceur méditerranéenne et les contreforts pyrénéens. Quelques beaux cols en perspective, des routes côtières superbes, ces rubans d’asphalte suspendus entre mer et falaises, et cette lumière catalane qui donne aux paysages une intensité particulière.
Jeudi, notre premier jour de roulage servira d’échauffement. Officiellement, pour régler le matériel. Officieusement, pour jauger les jambes... Les vélos modernes sont aussi sensibles que de l’horlogerie – un bruit de chaîne, un frottement de disque, une pression de pneu – toute la mécanique du plaisir demande à être ajustée et les corps mis en mouvement.
Puis viendra la belle chevauchée catalane, père et fils, chacun son vélo, chacun son rythme peut-être, mais la même route devant soi. J’ai hâte.