Suivant que l’on se trouve d’un côté du monde ou de l’autre, une même réalité peut prendre des couleurs très différentes. J’en ai fait une nouvelle fois l’expérience lors d’un dîner d’affaires en Chine.
De fil en aiguille, entre une bouchée de viande de tortue pimentée et des œufs de pigeons déposés sur l’immense plateau tournant, nous évoquons les soubresauts du monde actuel. Immanquablement la conversation finit par glisser vers la guerre en Ukraine.
- La guerre déclenchée par l’agression de Poutine, dis-je.
Mon hôte, la clope au bec, visage enjoué aux yeux rieurs et front dégarni coiffé d’une casquette, me regarde avec étonnement, prend une bouffée avant de répondre sans ironie ni provocation tout en laissant la fumée d’échapper doucement par les narines :
- Une agression ? Ou une libération ? Les Russes n’étaient-ils pas persécutés par les Nazies Ukrainiens ?
J’avoue que les bras m’en tombent. Je tente de reprendre les faits aussi objectivement que possible (bien entendu vu de notre fenêtre…) : franchissement armé d’une frontière internationalement reconnue, tentative d’invasion d’un pays souverain, bombardements, villes détruites, victimes civiles, populations déplacées, territoires occupés…
Puis la discussion se poursuit sur l’issue du conflit. Devant nous passe maintenant un poisson cuit à la vapeur et des pattes de poulet en sauce. J’hésite…
- Évidemment les Russes vont gagner, affirme-t-il !
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
- La Russie est immense, riche en ressources naturelles et dotée d’une industrie militaire puissante. Elle dispose d’une population plus nombreuse que l’Ukraine et peut inscrire son effort de guerre dans la durée. Poutine considère ce conflit comme existentiel, tandis que les démocraties occidentales s’épuisent, changent de dirigeants et dépendent d’opinions publiques volatiles. Le temps russe se mesure en décennies ; celui de l’Occident, en élections.
Il ajoute :
- L’élargissement de l’OTAN a nourri le sentiment d’encerclement de Moscou, et les interventions occidentales au Moyen-Orient rendent vos leçons de droit international difficiles à entendre.
Je lui propose « notre vision » européenne de la situation tout en attrapant du bout des baguettes des tiges de légumes verts rissolés :
- Une armée peut conquérir du territoire sans gagner véritablement une guerre. La Russie n’a pas pris Kiev, n’a pas renversé le gouvernement ukrainien et, au contraire, a renforcé l’identité nationale qu’elle prétendait nier. L’OTAN, loin de reculer, s’est élargie. Surtout, les Ukrainiens ne défendent pas seulement quelques kilomètres de terre : ils se battent pour leur liberté, leur souveraineté et leur droit à choisir leur avenir. L’histoire montre qu’un peuple déterminé peut résister longtemps à une puissance militairement initialement supérieure qui maintenant pourrait bien s’épuiser à l’aune d’un basculement du rapport de force en faveur de l’Ukraine, soutenue par le monde occidental démocratique.
Avant de poser la question suivante :
- Savez-vous combien de soldats russes sont déjà morts au combat ?
- Certainement trop : quelques dizaines de milliers peut-être ?
- Selon les chiffres officiels, le nombre de soldats russes morts au combat dépasse aujourd’hui le chiffre vertigineux de un million deux cent milles. Et ce sont toujours des dizaines de milliers d’hommes, employés comme de la chair à canon, qui meurent chaque mois. Comme si pour leurs chefs la vie humaine n’avait que peu d’importance. Là-bas, l’opinion publique ne pourra plus le supporter bien longtemps. Et il se pourrait même que Poutine soit de plus en plus isolé dans son « bunker ». Personnellement je ne pense pas que les Russes aient quoi que ce soit à gagner maintenant. Sans doute cela aurait été différent s’ils avaient pris Kiev et renversé le gouvernement Ukrainien en quelques jours au tout début de l’agression.
- Nous ne voyons pas la même chose car nous ne disposons pas des mêmes informations me répond-il. Notre régime autoritaire ne laisse filtrer que la vision du monde servant son unique intérêt. Et nous n’avons pas, comme vous, de médias indépendants, précise-t-il avec un air entendu.
- Et quel est intérêt de votre régime en l’espèce ?
- L’immortalité !
- Je ne comprends pas.
Il répète en croquant une aile de pigeons frit, visiblement satisfait de son petit effet :
- Et oui, l’immortalité ! Bien au-delà de l’accès vital pour nous au pétrole, au gaz, et au marché Russe des biens de consommation grand ouvert par l’embargo occidental, il y a autre chose de bien supérieur…
Mon regard interrogateur le fait sourire. Il pousse ses arguments :
- Vous savez, nos « empereurs » ont totalement perdu le sens des réalités. Ils sont enfermés dans leur vision du monde, terrorisés par la peur de mourir, tant au sens politique du terme qu’au sens propre. Ils se fichent bien de l’intérêt général. Lors de la dernière visite de Poutine à Pékin, un micro resté ouvert a surpris une étonnante conversation. « L’empereur » russe évoquait les progrès de la médecine, les greffes d’organes et peut-être même l’immortalité. Le nôtre lui répondit très sérieusement, qu’en Chine on pourrait bientôt vivre jusqu’à 150 ans. A 73 ans il ne se voit donc qu’à la moitié de sa vie, ce qui n’augure rien de bon pour notre pays qui a maintenant besoin de plus de liberté. Mais portons plutôt un toast à l’amitié entre les peuples.
Nous nous levons, les verres s’entrechoquent dans un tintement délicat. Une petite rasade d’alcool de riz et nous revenons à nos affaires.
…
Tandis que je termine cette chronique, le 777 de China Eastern Airlines survole tranquillement la Russie. Entre pays Amis, pas de raison de se gêner.








