Le bus émet un sifflement lancinant. À chaque changement de régime, un nouveau gémissement à la tonalité différente traverse l’habitacle. Nous roulons vers l’est, enveloppés dans cette désagréable symphonie mécanique, avec cette douce torpeur propre aux déplacements routiers quand on ne conduit pas, que les conversations s’éteignent et que chacun se laisse absorber par le défilement des paysages derrière les vitres du véhicule.
L’automne déploie ses couleurs chatoyantes. Les arbres se parent d’or, de cuivre et de pourpre. La lumière rasante d’un soleil déjà froid embrase le paysage, allonge les ombres, et lui donne la beauté mélancolique du passage des saisons. Par instants, une brume légère flotte au fond des vallées. Les villages se suivent, avec leurs clochers trapus, leurs maisons polychromes et leurs jardins.
Nous quittons Prague, encore sous le charme de cette capitale découverte à pied par les rues aux pavés irréguliers bordées de façades pastelles, aux petites échoppes fumantes, et cette rumeur joyeuse des langues qui se croisent sur les places : le pont Charles et ses statues veillant sur la Vltava, les flèches gothiques de Notre-Dame de Tyn, l’extraordinaire horloge astronomique, les palais baroques de Mala Strana, l’imposant château, la cathédrale Saint-Guy… Partout, les édifices racontent une histoire. Celle des rois, des empereurs, des artistes et des révolutions.
Le charme de ces escapades dans les capitales européennes ne se dément pas. Nous y déambulons en touristes assumés, sans autre ambition que celle de nous laisser surprendre. Un peu d’histoire, beaucoup de curiosité, quelques café accueillants à l’architecture art-déco où se réchauffer sous des lustres étincelants autour d'une tasse brûlante, et cette sensation délicieuse de traverser le temps au gré de nos pérégrinations.
Nous roulons en Bohême.
La Bohême ! Tout un imaginaire voyageur. Celui des chemins sans destination précise, des roulottes vagabondes, des saltimbanques et des musiciens errants. On imagine le claquement des sabots sur les chemins, le crépitement des feux de camp, le parfum du bois brûlé dans l’air du soir, quelques notes de violon s’élevant sous les étoiles. Une vie affranchie des horaires, des conventions et des certitudes. Le romantisme de ceux qui préfèrent l’horizon à la propriété, l’aventure à la sécurité, la liberté au confort. Il y a dans ce mot une délicieuse promesse d’insouciance, un parfum de chemins de traverse reliant l’imaginaire et la géographie.
Entre les villages, la terre noire, grasse et fertile, se prépare à l’hiver. Les labours dessinent de longues lignes sombres sur la plaine. De loin en loin des fumées montent des cheminées. Au-dessus des toits rouges émergent les clochers baroques, coiffés de leurs bulbes cuivrés. Leurs silhouettes élégantes semblent veiller sur ces communautés rurales, ponctuant l’horizon comme autant de sentinelles immobiles profondément enracinées dans les traditions. Au détour d’une ruelle, une vieille femme pousse son vélo devant une maison aux volets colorés. Plus loin, dans une cour, un tas de bois coupé pour l’hivers. Instantanés qui en disent autant d'un pays que ses plus prestigieux monuments. Une campagne paisible, presque hors du temps, où chaque bourgade semble raconter un chapitre de la grande histoire du continent.
Entre deux visites on s’arrête déjeuner dans une gargote surchauffée par des poêles fonctionnant à plein régime. Cuisine simple et réconfortante autour de laquelle on disserte sur l’état du monde et de nos vies, un peu préoccupés par ce que l’avenir nous réserve.
Nous sommes en Europe que nous traversons si librement. Ce formidable bien commun construit par nos parents sur les ruines du déchirement de leurs parents, histoire que les plus jeunes semblent parfois avoir oubliée. Une Europe certes imparfaite, mais qui a su transformer des frontières de guerre en destin partagé fait de cultures singulières, et d'une histoire profondément entremêlée, que les populistes de tout poil voudraient remettre en cause par des postures clivantes à l’origine de tous les périls…
Dans le bus une somnolence paisible s'est installée. Quelques têtes dodelinent au rythme des virages. Il y a dans ces heures de route une forme particulière de bonheur : celui de n'avoir rien d'autre à faire que regarder, rêver, se laisser transporter. Le voyage nous rend cette disponibilité que nos vies bien réglées finissent par nous faire oublier.
Le soleil descend lentement derrière les collines. Les ombres s'allongent sur les champs labourés. Une lumière dorée caresse encore les derniers bouleaux avant que le soir ne les engloutisse. Le bus continue de siffler. La Bohême défile derrière les vitres, et nous rentrons à la capitale, heureux de cette liberté de passer d'une histoire à l'autre, sans jamais vraiment quitter la nôtre.








