mardi 4 août 2026

Quand y'a du gaz !


Accroché au milieu de la falaise, il suffit d'un regard vers la vallée pour comprendre le sens de cette petite phrase lancée par Jean-Louis : « Y’a du gaz ! » Pas une invitation à accélérer, mais à avancer, à ne pas s'arrêter face à la 3ème dimension. Car ici, l'immobilité est souvent la pire des options.
Le vide est là, immense, étourdissant. Il aspire le regard autant qu'il tente de figer les jambes. Le vertige n'est pas une fatalité ; c'est une conversation intérieure qu'il faut interrompre avant qu'elle ne prenne le dessus. Regarder loin, respirer, faire abstraction de l’espace pour se concentrer sur le mouvement. Déplacer une main, puis un pied. Et recommencer. Mètre après mètre. Concentré sur la paroi sans se laisser distraire ou impressionner par la situation.

Nous sommes sur la via ferrata de Nans-sous-Sainte-Anne, au cœur du Jura. Une spectaculaire cicatrice de calcaire blanc domine une mer de verdure. Au pied de la paroi, la forêt semble n'être qu'un tapis froissé où les arbres perdent leur identité pour devenir une simple texture. Là-haut, la roche réfléchit un soleil ardent qui transforme chaque prise en pierre tiède. La lumière éclabousse la falaise, accentue les reliefs, dessine les fissures et les ressauts qu'il faudra franchir.
Puis viennent ces passages plus délicats où la paroi déjà verticale semble se retourner vers nous. Les pieds trouvent moins facilement leur place et, pendant quelques mètres, ce sont les bras qui prennent le relais. Il faut alors tirer de toutes ses forces pour se hisser, enchaîner les mouvements sans s'interrompre. S'arrêter au milieu d'un ressaut serait laisser les muscles se charger d'acide lactique, les avant-bras se durcir jusqu'à ne plus répondre, jusqu’à lâcher prise. Continuer, garder le rythme, faire confiance à l’élan et au mouvement, plus qu'à sa force.

En réalité la progression n'a rien de spectaculaire lorsqu'on la vit de l'intérieur. Elle est faite d'une succession de petits gestes précis. Chercher l'appui suivant. Tester une prise. Grimper sans précipitation. Avaler un ressaut, puis un autre. Chaque difficulté franchie révèle une perspective nouvelle sur la vallée, comme si la montagne récompensait l’effort par un paysage plus vaste encore. Et rester concentré jusqu’à la sortie de la voie. 

Une via ferrata engagée est un terrain de jeu exigeant où la sécurité n'est pas une option. Avant tout engagement, le matériel a été inspecté avec soin : baudrier ajusté, casque fixé, longes en parfait état, mousquetons vérifiés, rituel imposé qui permet de libérer l'esprit pour ne plus penser qu'à l'essentiel : grimper !
Très vite, les gestes deviennent automatismes. Toujours un mousqueton accroché avant de décrocher l'autre. Vérifier chaque manipulation sans même y réfléchir. Garder trois points d'appui lorsque c'est possible. Ces réflexes, devenus rituels, finissent par créer une étonnante sérénité. La confiance ne vient pas de l'absence de risque ; elle naît de la maîtrise des routines, comme une gamme que l'on répète, qui permettent de le réduire.

Au sommet, le souffle revient doucement tandis que le regard embrasse toute la vallée. On réalise alors que la a véritable conquête est intérieure. Avoir accepté le vide sans lui céder. 


dimanche 2 août 2026

Le lac invisible

 

Il y a quelque chose de profondément agréable à partir de bon matin, sans véritable objectif, simplement avec un vélo de sport et l'envie de se laisser guider. Une route choisie presque au hasard longe le lac de Vouglans. Enfin... longe est un bien grand mot. Car le lac est là, tout proche, et pourtant on ne le voit presque jamais, et en tout cas pas tout de suite. 

La route serpente dans la moyenne montagne jurassienne aux allures douces. Les paysages alternent entre parcelles brûlés par un soleil déjà implacable et sous-bois où l'ombre offre un répit bienvenu. À chaque virage, la présence du lac se devine plus qu'elle ne s'observe. Une fraîcheur imperceptible, un silence particulier, une sensation diffuse rappellent qu'une immense étendue d'eau accompagne discrètement le voyage.

Difficile d'imaginer qu'avant les années 1960, rien de tout cela n'existait. Le barrage de Vouglans, construit au terme de plus de dix années de travaux, a profondément remodelé la vallée, englouti des villages, déplacé des routes et transformé durablement les écosystèmes. Puis la nature a repris ses droits, au point que l'on oublie presque que ce paysage est, lui aussi, une création humaine.
Le parcours ne laisse que peu de répit. Les montées dépassent régulièrement les 9 %, parfois sur plusieurs kilomètres. À cette heure matinale, les jambes répondent bien. Puis viennent de longues descentes où le vent remplace presque l'effort, et l'on se laisse porter, simplement heureux d'avancer.

À midi, un petit restaurant de village offre une halte idéale. La cuisine est aussi généreuse que la patronne. On en profite pour papoter en refaisant le monde et sur ce que l’avenir nous réserve. 
Puis l'on repart avec cette agréable satiété des repas simples mais sincères. 

L’heure n’est pas favorable à l'effort sous la canicule accentuée par le vent chaud remontant du sud. 
Opportunément une longue descente se présente. Position aérodynamique, mains en bas du guidon, et la vitesse grimpe. Cinquante... soixante... soixante-cinq kilomètres à l'heure. L’air siffle dans les oreilles, les arbres défilent comme derrière les fenêtres d’un train. Rester concentré, gérer les virages en souplesse pour ne pas risquer la chute, en se disant que les meilleurs coureurs du Tour de France roulent à près de 60 km/h, sur le plat… pour dépasser 100 km/h en dévalent ces cols. Une autre dimension.

Encore quelques kilomètres d'une dernière montée pour rejoindre le Gemini stationné au belvédère dominant le barrage. Le lac indigo apparaît ici dans toute son immensité, comme s'il avait attendu la fin de l'effort pour se dévoiler complètement. 

Il est temps de refermer cette parenthèse sportive. Le vélo retrouve son porte-vélos, la chaleur invite à la sieste.

samedi 16 mai 2026

L'anneau mystérieux

Le navire approche lentement de l’embarcadère. Dans un grondement sourd, les rampes d’accès s’ouvrent au son caractéristique des alarmes de sécurité, avant que ne se déverse le flot compact des véhicules impatients de retrouver le terre ferme. Quelques secondes suspendues, puis tout se remet en mouvement. Nous pourrions être à Gibraltar, dans un port grec ou sur quelque rive lointaine de la Baltique. Mais nous sommes simplement à Royan, prêts à traverser l’estuaire de la Gironde.
Et pourtant, embarquer ici avec notre Gemini a cet incomparable parfum d’évasion qui transforme instantanément les géographies supposées familières en terres d’aventure. Le simple fait de monter sur un bateau avec son véhicule suffit à déplacer l’imaginaire. Les repères changent. On quitte un rivage pour un autre comme on changerait de continent.

Trente minutes de traversée sur le grand fleuve boueux, immense langue d’eau brassée par les marées atlantiques. Le vent fraîchit sur le pont supérieur tandis que les mouettes jouent dans les remous du ferry. Débarquement à la Pointe de Grave, quelques kilomètres à travers le Parc Naturel du Médoc, entre pins maritimes tordus par les vents et dunes blondes, nous voilà déjà sur la plage de l’Amélie-sur-Mer. Et là l’espace ! Cette perspective infinie que seul l’océan sait offrir. Une ligne d’horizon parfaitement pure où le regard se perd jusqu’à l’épuisement. Les vagues qui viennent mourir dans un grondement régulier sur le trait de côte. Quelques surfeurs, silhouettes minuscules sur la grève puis dans l’écume, s’essaient à dompter les rouleaux de l’Atlantique.
Mais sur le sable humide, ce sont d’autres formes qui attirent notre attention. De grosses
masses sombres émergent çà et là. En s’approchant, l’étrangeté grandit. Cela ressemble à du bois compacté, presque minéral, noirci par le temps et le sel. En réalité, il s’agit des vestiges d’une forêt préhistorique révélée par l’érosion du littoral sous les assauts répétés de l’océan. Des milliers d’années brutalement mises à nu par quelques tempêtes d’hiver. Le spectacle est fascinant.
Impossible de résister à l’envie de fouiller un peu ces vestiges fraîchement révélés par la marée haute. Je gratte du bout des doigts dans cette boue sombre chargée d’histoire lorsqu’un éclat légèrement doré attire mon regard.
Un anneau que je retire délicatement de la fange avant de le nettoyer dans l’eau froide. Trois centimètres de diamètre environ, ouvert, effilé à ses extrémités, d’une simplicité presque parfaite. Immédiatement viennent les questions. Qu’est-ce que cela peut bien être ? Un simple morceau de métal perdu récemment ? Ou quelque chose de beaucoup plus ancien ?
Par jeu autant que par curiosité, je soumets une photo à Gemini (l’IA). La réponse tombe quelques secondes plus tard : la forme et le lieu correspondent possiblement à un objet de l’âge du Bronze. Peut-être une boucle d’oreille, une aiguille ou un élément de parure de nos lointains ancêtres.
Nous adorons immédiatement l'idée qui fait basculer cette journée dans une autre dimension. Ce qui n’était qu’une balade océanique devient un voyage dans le temps. Sur cette plage battue par les vents, entre forêt engloutie et dunes mouvantes, nous voilà reliés, l’espace d’un instant, à des présences humaines vieilles de plusieurs millénaires. Et cette simple hypothèse suffit à donner à l’instant une profondeur inattendue.

 

lundi 11 mai 2026

Rallye Niort Classic

Dans un balai parfaitement huilé, sous le regard des nombreux spectateurs, une à une les voitures quittent le parc fermé du rallye automobile Niort Classic. Toutes les minutes, le directeur de course libère une nouvelle voiture pour la courte liaison vers la première spéciale. 

13h41, notre heure de départ correspond à notre numéro de course : 41. Nous attendons l’ordre, sanglés dans l’Alpine A310 encore immobile.
Mais au moment de démarrer, quelque chose cloche. Le moteur tourne mal, comme si l’un des 6 cylindres ne s’allumait pas. Un ralenti hésitant, une sonorité étouffée. Pas de panique. L’auto est encore froide. Nous l’avions essayée la veille sans problème. Quelques kilomètres de liaison nous séparent encore de la première spéciale mais, lorsqu’après trois kilomètres apparaît devant nous le starter lâchant les concurrents devant son panneau de chronométrage, rien ne s’améliore. 
Pas le choix, tandis que les autres équipages continuent de s’élancer, nous nous rangeons précipitamment sur le bas-côté et décapotons à la hâte. Filtre à air retiré, 6 bougies démontées, mains déjà noircies, nous constatons qu’elles sont en effet bien encrassées, conséquence du réglage volontairement riche de cette vieille auto de course.
Nettoyage rapide, remontage un peu fébrile, arrive derrière nous la camionnette balais qui gentiment nous met la pression.
Contact : le moteur reprend vie et semble tourner rond. Pas plus de temps pour vérifier ou peaufiner les réglages, nous sautons dans les baquets, tirons les harnais et, encore un peu essoufflées, engageons la première vers le starter.

5… 4… 3… 2… 1… Go ! Départ in extremis.

Marco à la navigation, moi au volant. Immédiatement tout se met en place. Cette alchimie rare entre une voiture de sport, la route et deux équipiers parfaitement synchronisés. Je suis, à la seconde et à la lettre, les indications de mon navigateur. 
-    Gauche à 480 m, épingle à 620 m sur chemin en terre, cassure à l’entrée du village, attention à la visibilité dans le long droit à suivre, à la borne tu as 7 secondes de retards… » 
L’auto chante merveilleusement et nous trouvons immédiatement le bon rythme.

Le rallye est magnifique. Une météo clémente illumine les paysages tandis que les kilomètres s’enchaînent sans erreur. Après cinq spéciales, une pause rapide. A la fois décontractés et concentrés nous sommes bien dans la course : beaucoup d’intensité extérieure, mais une étonnante sérénité intérieure. 
Les spéciales se succèdent jusqu’à la nuit tombée et notre première faute. Rien de spectaculaire. Une hésitation suivie d’une mauvaise direction, impossible à rattraper malgré un pilotage à la limite sur des portions de gravel où l’auto dérive dans des gerbes de poussière et de cailloux. La sanction tombe : nous reculons de la 18e à la 34e place au général. Vexant. Mais pas dramatique.
Reconcentration pour les deux dernières spéciales de nuit. Celles que nous adorons. Dans cette obscurité totale, il n’existe plus que le puissant faisceau des phares, la route, l’auto et nous. Le reste du monde disparaît. Chaque virage surgit comme une apparition. Sous un ciel parcouru de quelques éclairs d’orage, l’ambiance devient presque irréelle. Électrique. Intense. Magnifique. Et la pluie qui arrive juste à la conclusion de la dernière spéciale.
23h30. Retour au parc. Extinction des feux pour une courte nuit.

Au petit matin, nous repartons de la 31e place pour les quatre dernières spéciales. Conditions idéales. Belle ambiance dans l’habitacle. Nous n’avons plus rien à perdre. Alors nous roulons totalement libérés, précis et concentrés. Plus aucune erreur. Juste le plaisir pur de la navigation, du pilotage, et du travail bien fait pour terminer 26e sur 60 partants. Honorable pour ce rallye exceptionnel à l’organisation parfaite.

Vivement l’an prochain avec le top 15 en ligne de mire !

 


mardi 5 mai 2026

Ascension sous haute tension

Le moment d’attaquer le col vers l’abbaye de Montserrat aurait dû ressembler à une montée de fin de journée, « comme une autre ». Un peu de fatigue dans les jambes après 5 jours de sport sur plus de 400 km accumulés avec de beaux dénivelés, des cols majestueux, et cette lumière catalane qui décline doucement sur les reliefs. Mais la montagne, parfois, décide autrement.
Le ciel s’est brusquement chargé. D’abord quelques nuages sombres et joufflus, presque décoratifs. Puis, sans prévenir, le noir s’impose, dense et compact. Les premières gouttes lourdes frappent alors le bitume tel un avertissement. Et très vite, le grondement de l’orage roule dans l’impressionnant massif montagneux, d’une crête à l’autre, comme un roulement de tambour réveillant la montagne. Le décor devient d'un coup solennel, presque sacré.
Puis tout s’emballe. La pluie tombe en rideaux serrés, violents. L’eau ruisselle sur la route, emportant graviers et petites pierres. Les voitures qui descendent, tous phares allumés en plein jour, ralentissent, certaines s’arrêtent. Dans le regard des conducteurs, un mélange d’incrédulité et de prudence. Et moi, engagé dans une pente qui franchit les 10 %, je comprends que cette ascension ne sera pas une simple formalité.
Lorsqu’au 5ème kilomètre elle passe les 15 %, le ciel se déchire. Les éclairs zèbrent l’espace comme des lasers presque aveuglants. Le tonnerre explose alors dans une vibration physique. La montagne tremble. Les poils dressés j’accélère, galvanisé par les forces de la nature.
Pente à 16 %. Dans ces conditions dantesques, les repères disparaissent. Plus de paysage. Plus de distance. Juste l’effort brut. La grêle se met à tomber, martelant le casque dans un cliquetis sec. Presque irréel. Est-ce encore le jour ? Suis-je dans un rêve ? Une hallucination née de la fatigue ?
Je pédale comme un forcené, mais sans lutte intérieure. Porté, littéralement porté, par la violence des éléments, par cette énergie primitive qui traverse la montagne. L’eau ruisselle sur mon visage, sur mes bras, dans mes yeux. Le vacarme est total, assourdissant. Un déluge. Une fin du monde miniature qui me fait monter comme jamais.
Au dixième kilomètre de cette ascension dantesque, le monastère apparaît enfin comme un havre dans la tourmente. Les touristes, trempés, fuient en grappes désorganisées, cherchant refuge. Leurs regards se figent un instant sur ce petit bonhomme fluo qui surgit comme sorti d’un autre monde.
Encore quelques coups de pédales. Puis le calme relatif du parking où je retrouve Alex tout sourire qui vient de boucler sa boite à vélo pour son vol de retour, demain.
-    Alors ?
Je m’arrête, respire, souris à mon tour.
-    Une ascension dans une autre dimension… Mais franchement, quelle belle semaine nous avons passée ensemble ! Merci pour ce moment.
Il referme la boîte, me regarde.
-    On va où l’an prochain ?

lundi 4 mai 2026

Col à 14%, freinage à 60%

92 kilomètres annoncés, plus de 1600 mètres de dénivelé, et cette sensation diffuse, au petit matin, que quelque chose va se jouer au-delà des chiffres. Une étape dense, presque sérieuse, avec ce mélange d’excitation et de respect que l’on réserve aux parcours engagés. 

La première partie déroule le long de la corniche au nord de Barcelone. Une route fine, suspendue entre mer et relief, où l’azur s’invite dans chaque virage. Le vent y a ses caprices, et la lumière joue avec la mer. On pédale avec légèreté, comme portés par le paysage. Les jambes tournent bien, sans forcer, presque avec élégance. On se surprend à discuter, à plaisanter. Mauvais signe, diront certains : c’est souvent que le plus dur attend plus loin.
Et il arrive.
Le col de l’ermitage de Grau se présente sans fard. Six kilomètres à plus de 10 %, avec un ressaut à 14 % qui vous remet immédiatement à votre place. Ici, plus de décor, plus de distraction. Juste la pente, le souffle, et ce dialogue intérieur que chacun connaît : continuer, s’ajuster, tenir. Et pourtant… quelque chose a changé. Les jambes répondent. Le cœur s’emballe, mais sans panique. On est bien, affûtés, et cette sensation rare où l’effort trouve sa juste place quand le corps et l’esprit avancent ensemble.
On atteint le sommet sans encombre et entamons la descente. Et c’est précisément à ce moment que surgit un autre sujet. Plus terre à terre, mais tout aussi réel : le matériel.
Je vois déjà les sourires… 

Avec malice Alex parle de mon vélo “Frankenstein”. Un assemblage hétéroclite un peu daté, fidèle compagnon de route qui accuse doucement son âge. Presque vingt ans. Une éternité dans le monde du cyclisme et qui révèle ses limites.
Le freinage, d’abord. Dans la descente technique et rapide, les freins à patins hésitent là où les disques modernes mordent avec assurance. Alors je compose, anticipe, temporise. Ce n’est pas dangereux, mais je me fais allègrement dépasser, non pas en vitesse pure, mais au moment du freinage avant d’aborder les virages. La fluidité, la confiance, la trajectoire, tout ce qu’il faut pour aller vite.
Puis viennent les transmissions. Aujourd’hui, deux plateaux à l’avant, jusqu’à treize pignons à l’arrière. Une finesse d’ajustement presque chirurgicale. Les versions électroniques ? Un simple effleurement, et la chaîne obéit. Sur mon fidèle destrier à 3 plateaux et 10 pignons, il faut parfois convaincre, accompagner, négocier. Cela fait partie du charme, mais aussi de l’effort.
Et puis tout le reste. Les cadres profilés qui fendent l’air, les guidons devenus “cockpits”, les roues carbone qui chantent sous la vitesse, les capteurs qui transforment chaque coup de pédale en donnée exploitable. Puissance, cadence, fréquence cardiaque… le cycliste moderne est monitoré. Sans parler des GPS qui tracent, anticipent, rassurent.
Et que dire du gadget ultime, le pignon de roue libre façon pot d’échappement Akrapovic pour les voitures ou moto de sport ? Celui que l’on entend cliqueter de loin et qui chante quand on les croise. Est-il plus efficace ? J’en doute fort, mais il flatte l’égo du cycliste qui en est équipé.
Alors, la question s’impose : tout cela change-t-il réellement la performance ?
Oui, un peu...
Du coup faut-il changer le matériel ? Et pour quel bénéfice éventuel ? Le confort, la confiance, le plaisir. À la fin de la journée, ce n’est pas tant le chrono qui compte que la sensation laissée par la route.
C’est quand Noël ? 

Sur ces considérations matérielles nous terminons l’étape à vive allure sous la pluie. 

Demain dernier jour de cette belle échappée Catalane. Atour de Montserrat si la météo le permet, car les orages sont annoncés.

dimanche 3 mai 2026

"La Lance Amstrong Spéciale" d'Alex

Alex avait promis quelque chose de spécial. Il n’avait pas menti. Sur l’écran de son Garmin le tracé s’affichait comme une évidence : La Lance Armstrong Spéciale. Rien que le nom porte en lui une forme de légende, un parfum d’excès et de gloire passée. Car c'est ici, autour de Gérone, que le champion déchu venait affûter sa condition physique. Et il faut bien reconnaître que le décor s’y prête car nous sommes à la Mecque du cyclisme.
Dès les premiers kilomètres, on comprend. Sur des routes parfaites serpentant entre mer et montagne, on croise de nombreuses équipes cyclistes roulant à vive allure. L’asphalte est lisse, les virages propres, les paysages ouverts. Et surtout, les voitures, rares, respectueuses, bienveillantes. Ici, le cycliste n’est pas un intrus. Il fait partie du paysage, au même titre que les oliviers ou les murets de pierre sèche.

Après la grosse journée d’hier les jambes répondent bien. La météo est idéale avec, entre les nuages, ce soleil de printemps qui caresse sans écraser. On roule facile, presque léger, comme si le corps s’était mis d’accord avec la route. Au détour d’un virage on croise l’équipe féminine de Rwanda telles des gazelles légères et multicolores sur leurs machines. 
Puis, sans prévenir vraiment, se dresse devant nous le col « Els Angels ». Six kilomètres annoncés, une pente moyenne flirtant avec les 10 %, et quelques ressauts à 12 pour rappeler qui commande.
On s’y attaque avec enthousiasme.
Le rythme se pose naturellement. Souple mais engagé. Les jambes tournent rond, le souffle bien calé. C’est presque confortable, si tant est que ce mot ait un sens dans une pente pareille. On grimpe avec application, chacun dans sa bulle, concentré sur ce mouvement simple et essentiel : pousser, tirer, respirer.
Telles des fusées, deux silhouettes surgissent par l’arrière et nous dépassent au son caractéristique du roulement des pneus montés sur des roues en carbone. La classe absolue de corps affûtés sur des vélos affolants de technologie. On les regarde s’envoler devant nous sans résister. Nous ne jouons pas dans la même catégorie mais cela n’a aucune importance. Car nous sommes bien. Intensément bien.
Au sommet, l’effort s’efface d’un coup, remplacé par cette agréable sensation d’avoir mérité ce que l’on voit : une perspective unique jusqu’à la mer magnifiée par une lumière presque liquide, un horizon qui respire. Nous sommes aux anges, littéralement, au sommet des anges.

La descente est une folie contenue. La route déroule, appelle la vitesse, mais nous restons prudents. Et mes freins à patins n’ont pas la morsure des disques modernes. Alors je compose, anticipe, module. Peu importe. L’objectif n’est pas de battre un record mais de savourer cette sensation de glisse dans l’air. Chaque virage, chaque instant suspendu entre deux appuis.

En bas, le temps reprend son cours tranquille. On s’arrête déjeuner dans un petit restaurant, simple et parfait, où le goût des choses semble amplifié par l’effort accompli.
Puis il faut repartir. Le ciel se charge. Les averses sont annoncées. Alors on appuie, franchement. Les kilomètres défilent, le rythme s’élève, presque joueur. Je m’accroche à Alex. Une dernière accélération, un dernier souffle pour retrouver notre Gemini aux premières gouttes.

Encore une bien belle journée, de celles qui rappellent pourquoi on monte sur un vélo juste pour le plaisir.
Vive le sport !