samedi 16 mai 2026

L'anneau mystérieux

Le navire approche lentement de l’embarcadère. Dans un grondement sourd, les rampes d’accès s’ouvrent au son caractéristique des alarmes de sécurité, avant que ne se déverse le flot compact des véhicules impatients de retrouver le terre ferme. Quelques secondes suspendues, puis tout se remet en mouvement. Nous pourrions être à Gibraltar, dans un port grec ou sur quelque rive lointaine de la Baltique. Mais nous sommes simplement à Royan, prêts à traverser l’estuaire de la Gironde.
Et pourtant, embarquer ici avec notre Gemini a cet incomparable parfum d’évasion qui transforme instantanément les géographies supposées familières en terres d’aventure. Le simple fait de monter sur un bateau avec son véhicule suffit à déplacer l’imaginaire. Les repères changent. On quitte un rivage pour un autre comme on changerait de continent.

Trente minutes de traversée sur le grand fleuve boueux, immense langue d’eau brassée par les marées atlantiques. Le vent fraîchit sur le pont supérieur tandis que les mouettes jouent dans les remous du ferry. Débarquement à la Pointe de Grave, quelques kilomètres à travers le Parc Naturel du Médoc, entre pins maritimes tordus par les vents et dunes blondes, nous voilà déjà sur la plage de l’Amélie-sur-Mer. Et là l’espace ! Cette perspective infinie que seul l’océan sait offrir. Une ligne d’horizon parfaitement pure où le regard se perd jusqu’à l’épuisement. Les vagues qui viennent mourir dans un grondement régulier sur le trait de côte. Quelques surfeurs, silhouettes minuscules sur la grève puis dans l’écume, s’essaient à dompter les rouleaux de l’Atlantique.
Mais sur le sable humide, ce sont d’autres formes qui attirent notre attention. De grosses
masses sombres émergent çà et là. En s’approchant, l’étrangeté grandit. Cela ressemble à du bois compacté, presque minéral, noirci par le temps et le sel. En réalité, il s’agit des vestiges d’une forêt préhistorique révélée par l’érosion du littoral sous les assauts répétés de l’océan. Des milliers d’années brutalement mises à nu par quelques tempêtes d’hiver. Le spectacle est fascinant.
Impossible de résister à l’envie de fouiller un peu ces vestiges fraîchement révélés par la marée haute. Je gratte du bout des doigts dans cette boue sombre chargée d’histoire lorsqu’un éclat légèrement doré attire mon regard.
Un anneau que je retire délicatement de la fange avant de le nettoyer dans l’eau froide. Trois centimètres de diamètre environ, ouvert, effilé à ses extrémités, d’une simplicité presque parfaite. Immédiatement viennent les questions. Qu’est-ce que cela peut bien être ? Un simple morceau de métal perdu récemment ? Ou quelque chose de beaucoup plus ancien ?
Par jeu autant que par curiosité, je soumets une photo à Gemini (l’IA). La réponse tombe quelques secondes plus tard : la forme et le lieu correspondent possiblement à un objet de l’âge du Bronze. Peut-être une boucle d’oreille, une aiguille ou un élément de parure de nos lointains ancêtres.
Nous adorons immédiatement l'idée qui fait basculer cette journée dans une autre dimension. Ce qui n’était qu’une balade océanique devient un voyage dans le temps. Sur cette plage battue par les vents, entre forêt engloutie et dunes mouvantes, nous voilà reliés, l’espace d’un instant, à des présences humaines vieilles de plusieurs millénaires. Et cette simple hypothèse suffit à donner à l’instant une profondeur inattendue.

 

lundi 11 mai 2026

Rallye Niort Classic

Dans un balai parfaitement huilé, sous le regard des nombreux spectateurs, une à une les voitures quittent le parc fermé du rallye automobile Niort Classic. Toutes les minutes, le directeur de course libère une nouvelle voiture pour la courte liaison vers la première spéciale. 

13h41, notre heure de départ correspond à notre numéro de course : 41. Nous attendons l’ordre, sanglés dans l’Alpine A310 encore immobile.
Mais au moment de démarrer, quelque chose cloche. Le moteur tourne mal, comme si l’un des 6 cylindres ne s’allumait pas. Un ralenti hésitant, une sonorité étouffée. Pas de panique. L’auto est encore froide. Nous l’avions essayée la veille sans problème. Quelques kilomètres de liaison nous séparent encore de la première spéciale mais, lorsqu’après trois kilomètres apparaît devant nous le starter lâchant les concurrents devant son panneau de chronométrage, rien ne s’améliore. 
Pas le choix, tandis que les autres équipages continuent de s’élancer, nous nous rangeons précipitamment sur le bas-côté et décapotons à la hâte. Filtre à air retiré, 6 bougies démontées, mains déjà noircies, nous constatons qu’elles sont en effet bien encrassées, conséquence du réglage volontairement riche de cette vieille auto de course.
Nettoyage rapide, remontage un peu fébrile, arrive derrière nous la camionnette balais qui gentiment nous met la pression.
Contact : le moteur reprend vie et semble tourner rond. Pas plus de temps pour vérifier ou peaufiner les réglages, nous sautons dans les baquets, tirons les harnais et, encore un peu essoufflées, engageons la première vers le starter.

5… 4… 3… 2… 1… Go ! Départ in extremis.

Marco à la navigation, moi au volant. Immédiatement tout se met en place. Cette alchimie rare entre une voiture de sport, la route et deux équipiers parfaitement synchronisés. Je suis, à la seconde et à la lettre, les indications de mon navigateur. 
-    Gauche à 480 m, épingle à 620 m sur chemin en terre, cassure à l’entrée du village, attention à la visibilité dans le long droit à suivre, à la borne tu as 7 secondes de retards… » 
L’auto chante merveilleusement et nous trouvons immédiatement le bon rythme.

Le rallye est magnifique. Une météo clémente illumine les paysages tandis que les kilomètres s’enchaînent sans erreur. Après cinq spéciales, une pause rapide. A la fois décontractés et concentrés nous sommes bien dans la course : beaucoup d’intensité extérieure, mais une étonnante sérénité intérieure. 
Les spéciales se succèdent jusqu’à la nuit tombée et notre première faute. Rien de spectaculaire. Une hésitation suivie d’une mauvaise direction, impossible à rattraper malgré un pilotage à la limite sur des portions de gravel où l’auto dérive dans des gerbes de poussière et de cailloux. La sanction tombe : nous reculons de la 18e à la 34e place au général. Vexant. Mais pas dramatique.
Reconcentration pour les deux dernières spéciales de nuit. Celles que nous adorons. Dans cette obscurité totale, il n’existe plus que le puissant faisceau des phares, la route, l’auto et nous. Le reste du monde disparaît. Chaque virage surgit comme une apparition. Sous un ciel parcouru de quelques éclairs d’orage, l’ambiance devient presque irréelle. Électrique. Intense. Magnifique. Et la pluie qui arrive juste à la conclusion de la dernière spéciale.
23h30. Retour au parc. Extinction des feux pour une courte nuit.

Au petit matin, nous repartons de la 31e place pour les quatre dernières spéciales. Conditions idéales. Belle ambiance dans l’habitacle. Nous n’avons plus rien à perdre. Alors nous roulons totalement libérés, précis et concentrés. Plus aucune erreur. Juste le plaisir pur de la navigation, du pilotage, et du travail bien fait pour terminer 26e sur 60 partants. Honorable pour ce rallye exceptionnel à l’organisation parfaite.

Vivement l’an prochain avec le top 15 en ligne de mire !

 


mardi 5 mai 2026

Ascension sous haute tension

Le moment d’attaquer le col vers l’abbaye de Montserrat aurait dû ressembler à une montée de fin de journée, « comme une autre ». Un peu de fatigue dans les jambes après 5 jours de sport sur plus de 400 km accumulés avec de beaux dénivelés, des cols majestueux, et cette lumière catalane qui décline doucement sur les reliefs. Mais la montagne, parfois, décide autrement.
Le ciel s’est brusquement chargé. D’abord quelques nuages sombres et joufflus, presque décoratifs. Puis, sans prévenir, le noir s’impose, dense et compact. Les premières gouttes lourdes frappent alors le bitume tel un avertissement. Et très vite, le grondement de l’orage roule dans l’impressionnant massif montagneux, d’une crête à l’autre, comme un roulement de tambour réveillant la montagne. Le décor devient d'un coup solennel, presque sacré.
Puis tout s’emballe. La pluie tombe en rideaux serrés, violents. L’eau ruisselle sur la route, emportant graviers et petites pierres. Les voitures qui descendent, tous phares allumés en plein jour, ralentissent, certaines s’arrêtent. Dans le regard des conducteurs, un mélange d’incrédulité et de prudence. Et moi, engagé dans une pente qui franchit les 10 %, je comprends que cette ascension ne sera pas une simple formalité.
Lorsqu’au 5ème kilomètre elle passe les 15 %, le ciel se déchire. Les éclairs zèbrent l’espace comme des lasers presque aveuglants. Le tonnerre explose alors dans une vibration physique. La montagne tremble. Les poils dressés j’accélère, galvanisé par les forces de la nature.
Pente à 16 %. Dans ces conditions dantesques, les repères disparaissent. Plus de paysage. Plus de distance. Juste l’effort brut. La grêle se met à tomber, martelant le casque dans un cliquetis sec. Presque irréel. Est-ce encore le jour ? Suis-je dans un rêve ? Une hallucination née de la fatigue ?
Je pédale comme un forcené, mais sans lutte intérieure. Porté, littéralement porté, par la violence des éléments, par cette énergie primitive qui traverse la montagne. L’eau ruisselle sur mon visage, sur mes bras, dans mes yeux. Le vacarme est total, assourdissant. Un déluge. Une fin du monde miniature qui me fait monter comme jamais.
Au dixième kilomètre de cette ascension dantesque, le monastère apparaît enfin comme un havre dans la tourmente. Les touristes, trempés, fuient en grappes désorganisées, cherchant refuge. Leurs regards se figent un instant sur ce petit bonhomme fluo qui surgit comme sorti d’un autre monde.
Encore quelques coups de pédales. Puis le calme relatif du parking où je retrouve Alex tout sourire qui vient de boucler sa boite à vélo pour son vol de retour, demain.
-    Alors ?
Je m’arrête, respire, souris à mon tour.
-    Une ascension dans une autre dimension… Mais franchement, quelle belle semaine nous avons passée ensemble ! Merci pour ce moment.
Il referme la boîte, me regarde.
-    On va où l’an prochain ?

lundi 4 mai 2026

Col à 14%, freinage à 60%

92 kilomètres annoncés, plus de 1600 mètres de dénivelé, et cette sensation diffuse, au petit matin, que quelque chose va se jouer au-delà des chiffres. Une étape dense, presque sérieuse, avec ce mélange d’excitation et de respect que l’on réserve aux parcours engagés. 

La première partie déroule le long de la corniche au nord de Barcelone. Une route fine, suspendue entre mer et relief, où l’azur s’invite dans chaque virage. Le vent y a ses caprices, et la lumière joue avec la mer. On pédale avec légèreté, comme portés par le paysage. Les jambes tournent bien, sans forcer, presque avec élégance. On se surprend à discuter, à plaisanter. Mauvais signe, diront certains : c’est souvent que le plus dur attend plus loin.
Et il arrive.
Le col de l’ermitage de Grau se présente sans fard. Six kilomètres à plus de 10 %, avec un ressaut à 14 % qui vous remet immédiatement à votre place. Ici, plus de décor, plus de distraction. Juste la pente, le souffle, et ce dialogue intérieur que chacun connaît : continuer, s’ajuster, tenir. Et pourtant… quelque chose a changé. Les jambes répondent. Le cœur s’emballe, mais sans panique. On est bien, affûtés, et cette sensation rare où l’effort trouve sa juste place quand le corps et l’esprit avancent ensemble.
On atteint le sommet sans encombre et entamons la descente. Et c’est précisément à ce moment que surgit un autre sujet. Plus terre à terre, mais tout aussi réel : le matériel.
Je vois déjà les sourires… 

Avec malice Alex parle de mon vélo “Frankenstein”. Un assemblage hétéroclite un peu daté, fidèle compagnon de route qui accuse doucement son âge. Presque vingt ans. Une éternité dans le monde du cyclisme et qui révèle ses limites.
Le freinage, d’abord. Dans la descente technique et rapide, les freins à patins hésitent là où les disques modernes mordent avec assurance. Alors je compose, anticipe, temporise. Ce n’est pas dangereux, mais je me fais allègrement dépasser, non pas en vitesse pure, mais au moment du freinage avant d’aborder les virages. La fluidité, la confiance, la trajectoire, tout ce qu’il faut pour aller vite.
Puis viennent les transmissions. Aujourd’hui, deux plateaux à l’avant, jusqu’à treize pignons à l’arrière. Une finesse d’ajustement presque chirurgicale. Les versions électroniques ? Un simple effleurement, et la chaîne obéit. Sur mon fidèle destrier à 3 plateaux et 10 pignons, il faut parfois convaincre, accompagner, négocier. Cela fait partie du charme, mais aussi de l’effort.
Et puis tout le reste. Les cadres profilés qui fendent l’air, les guidons devenus “cockpits”, les roues carbone qui chantent sous la vitesse, les capteurs qui transforment chaque coup de pédale en donnée exploitable. Puissance, cadence, fréquence cardiaque… le cycliste moderne est monitoré. Sans parler des GPS qui tracent, anticipent, rassurent.
Et que dire du gadget ultime, le pignon de roue libre façon pot d’échappement Akrapovic pour les voitures ou moto de sport ? Celui que l’on entend cliqueter de loin et qui chante quand on les croise. Est-il plus efficace ? J’en doute fort, mais il flatte l’égo du cycliste qui en est équipé.
Alors, la question s’impose : tout cela change-t-il réellement la performance ?
Oui, un peu...
Du coup faut-il changer le matériel ? Et pour quel bénéfice éventuel ? Le confort, la confiance, le plaisir. À la fin de la journée, ce n’est pas tant le chrono qui compte que la sensation laissée par la route.
C’est quand Noël ? 

Sur ces considérations matérielles nous terminons l’étape à vive allure sous la pluie. 

Demain dernier jour de cette belle échappée Catalane. Atour de Montserrat si la météo le permet, car les orages sont annoncés.

dimanche 3 mai 2026

"La Lance Amstrong Spéciale" d'Alex

Alex avait promis quelque chose de spécial. Il n’avait pas menti. Sur l’écran de son Garmin le tracé s’affichait comme une évidence : La Lance Armstrong Spéciale. Rien que le nom porte en lui une forme de légende, un parfum d’excès et de gloire passée. Car c'est ici, autour de Gérone, que le champion déchu venait affûter sa condition physique. Et il faut bien reconnaître que le décor s’y prête car nous sommes à la Mecque du cyclisme.
Dès les premiers kilomètres, on comprend. Sur des routes parfaites serpentant entre mer et montagne, on croise de nombreuses équipes cyclistes roulant à vive allure. L’asphalte est lisse, les virages propres, les paysages ouverts. Et surtout, les voitures, rares, respectueuses, bienveillantes. Ici, le cycliste n’est pas un intrus. Il fait partie du paysage, au même titre que les oliviers ou les murets de pierre sèche.

Après la grosse journée d’hier les jambes répondent bien. La météo est idéale avec, entre les nuages, ce soleil de printemps qui caresse sans écraser. On roule facile, presque léger, comme si le corps s’était mis d’accord avec la route. Au détour d’un virage on croise l’équipe féminine de Rwanda telles des gazelles légères et multicolores sur leurs machines. 
Puis, sans prévenir vraiment, se dresse devant nous le col « Els Angels ». Six kilomètres annoncés, une pente moyenne flirtant avec les 10 %, et quelques ressauts à 12 pour rappeler qui commande.
On s’y attaque avec enthousiasme.
Le rythme se pose naturellement. Souple mais engagé. Les jambes tournent rond, le souffle bien calé. C’est presque confortable, si tant est que ce mot ait un sens dans une pente pareille. On grimpe avec application, chacun dans sa bulle, concentré sur ce mouvement simple et essentiel : pousser, tirer, respirer.
Telles des fusées, deux silhouettes surgissent par l’arrière et nous dépassent au son caractéristique du roulement des pneus montés sur des roues en carbone. La classe absolue de corps affûtés sur des vélos affolants de technologie. On les regarde s’envoler devant nous sans résister. Nous ne jouons pas dans la même catégorie mais cela n’a aucune importance. Car nous sommes bien. Intensément bien.
Au sommet, l’effort s’efface d’un coup, remplacé par cette agréable sensation d’avoir mérité ce que l’on voit : une perspective unique jusqu’à la mer magnifiée par une lumière presque liquide, un horizon qui respire. Nous sommes aux anges, littéralement, au sommet des anges.

La descente est une folie contenue. La route déroule, appelle la vitesse, mais nous restons prudents. Et mes freins à patins n’ont pas la morsure des disques modernes. Alors je compose, anticipe, module. Peu importe. L’objectif n’est pas de battre un record mais de savourer cette sensation de glisse dans l’air. Chaque virage, chaque instant suspendu entre deux appuis.

En bas, le temps reprend son cours tranquille. On s’arrête déjeuner dans un petit restaurant, simple et parfait, où le goût des choses semble amplifié par l’effort accompli.
Puis il faut repartir. Le ciel se charge. Les averses sont annoncées. Alors on appuie, franchement. Les kilomètres défilent, le rythme s’élève, presque joueur. Je m’accroche à Alex. Une dernière accélération, un dernier souffle pour retrouver notre Gemini aux premières gouttes.

Encore une bien belle journée, de celles qui rappellent pourquoi on monte sur un vélo juste pour le plaisir.
Vive le sport !

samedi 2 mai 2026

Cocher la case !

Au douzième kilomètre d’ascension, il n’y a plus de place pour le doute. La pente se raidit sans prévenir, franchit les 10 % comme une ligne invisible derrière laquelle tout bascule. Jusqu’ici, on roulait encore. À partir de là, on lutte. Nous sommes à mi-pente, et la pluie s’est invitée sans élégance, fine mais persistante, s’infiltrant partout, dans les gants, sous le casque, jusque dans les pensées.
Le cardio grimpe à 170 comme un seuil critique. Le souffle devient court, presque sonore, rythmant chaque coup de pédale. 11, 12, 13… puis 14 % de déclivité. Les chiffres défilent sur le GPS Gamin comme autant de défis jetés à la figure. C’est raide, brutal, sans concession.
Il n’y a plus de paysage. Ou plutôt, il y en a un, mais il se dérobe. La montagne s’est refermée dans un brouillard compact, une ouate grise qui efface les perspectives comme pour mieux nous centrer sur l’effort. Hier encore, les vallées s’ouvraient sous nos roues, et Alex menait l’allure avec cette facilité désarmante. Aujourd’hui, les rôles se sont inversés. C’est moi qui ouvre la voie, concentré sur cette mécanique fragile qu’est le corps en effort : rester dans le geste, ne pas lutter contre la pente, mais l’accepter. Trouver ce point d’équilibre où la douleur devient presque abstraite. Détendre les épaules, relâcher les bras et les mains, respirer profondément, tourner les jambes à la bonne fréquence, encore et encore. Comme un métronome intérieur.
Par moments, le besoin de varier s’impose. Se lever, passer en danseuse, arracher quelques mètres à la gravité. Le vélo danse, les bras tirent, les jambes poussent. Une relance, puis deux. Et très vite, revenir s’asseoir, retrouver un semblant de cadence en soulageant ce qui peut l’être.

Les épingles s’enchaînent, serrées, presque identiques. Chaque virage promet une respiration… qui n’existe pas. On grimpe maintenant à l’arrache. Sans élégance, mais avec détermination.
« Plus que 4 kilomètres », lance l’un de nous, sans trop savoir si c’est pour motiver l’autre ou se convaincre soi-même. Dans ces moments-là, les mots comptent peu. Mais ils portent, s’accrochant à l’effort comme des balises.
Echouer n’est plus une option. Pas ici. Pas maintenant. Alors on s’encourage, on s’invective presque, dans un mélange de fatigue et d’énergie brute. Chaque kilomètre arraché est une petite victoire. Chaque panneau dépassé un soulagement éphémère.
Et puis, presque sans prévenir, la pente se radoucit. L’altimètre affiche 2220 mètres. Fin de la route. Une ligne invisible franchie, une promesse tenue. Nous y sommes. A peine esquissé la plateforme de Vallter 2000 apparaît sous une pluie glacée. Peu importe. La beauté est ailleurs. Dans ce que nous venons de traverser. Dans cette ascension rude et partagée.
On s’arrête. On se regarde. Un sourire suffit et une simple photo pour cocher la case de cet objectif. 

 

vendredi 1 mai 2026

La bosse du 82ème

La bosse du 82ème kilomètre surgit presque sans prévenir, comme une dernière question posée au corps avant la conclusion. Pas la plus longue, ni la plus dure, mais ce parfum particulier des efforts de fin d’étape, quand les jambes commencent à piquer et que chaque pourcentage de pente semble un peu plus exigeant que le précédent. C’est l’avant-dernière difficulté de cette boucle dans l’arrière-pays catalan, et elle porte en elle tout ce que la journée a déjà offert.

Depuis le départ, les petites routes se déroulent comme un fil discret à travers une campagne généreuse. Les bas-côtés débordent de fleurs, éclats rouges, jaunes, violets, qui accompagnent le rythme régulier des coups de pédale et le cliquetis de la chaine. Les parcelles agricoles, d’un vert profond en cette saison, dessinent le patchwork apaisant et généreux d’une terre nourricière, comme si elle-même respirait sous le soleil printanier.
Puis viennent les forêts. D’abord diffuses, puis enveloppantes. Mille autres nuances de vert, du plus tendre au noir le plus sombre, captent la lumière en fragments mouvants. On s’y glisse comme dans une parenthèse fraîche striée par les rayons du soleil, où le souffle se fait plus calme, où le monde extérieur semble suspendu. Le vélo n’est plus alors que le simple trait d’union entre le corps et le paysage. Au bénéfice de l’âge, dans les lignes droites je profite de l’élan d’Alex pour m’abriter du vent et revenir rouler de concert avec lui dans les montées où nous papotons quand le souffle le permet encore.
De part en part, les villages apparaissent posés dans le décor comme des témoins d’une autre époque. Quelques maisons remarquables racontent une prospérité passée ancrée dans la pierre. Certaines ont subi les outrages du temps tandis que d’autres renaissent sous l’impulsion de nouveaux propriétaires leur redonnant éclat et présence pour des résidences secondaires devenues d’exceptionnel refuges chargé d’histoire.

Arrive la pause rituelle. S’arrêter après 60 km d’engagement physique pour un café et savourer un croissant, au cas où, comme une précaution douce face aux kilomètres restants. Ces instants suspendus comptent autant que les kilomètres. On y refait le monde en observant les gens du coin tout en essayant de capter les bonnes ondes de l’endroit.
Et l’on atteint la bosse du 82e rappelant que rien n’est tout à fait acquis. On la franchit pourtant avec l’énergie tranquille que donne la perspective de l’arrivée. Derrière, restent encore quelques kilomètres pour boucler la belle étape : 92 au total, 1 000 mètres de dénivelé. Rien d’exceptionnel mais beaucoup de plaisir.
L’entrée dans Bagnoles se fait alors en douceur, les jambes encore légères et étonnamment disponibles, comme si elles avaient gardé en réserve une part d’élan pour de défi de demain. Plus grand, plus haut, « Vallter 2000 », plus de 22 km d’ascension, l’un des plus grands cols pyrénéens du versant espagnol. Une promesse suspendue au-dessus de l’horizon.