Au douzième kilomètre d’ascension, il n’y a plus de place pour le doute. La pente se raidit sans prévenir, franchit les 10 % comme une ligne invisible derrière laquelle tout bascule. Jusqu’ici, on roulait encore. À partir de là, on lutte. Nous sommes à mi-pente, et la pluie s’est invitée sans élégance, fine mais persistante, s’infiltrant partout, dans les gants, sous le casque, jusque dans les pensées.
Le cardio grimpe à 170 comme un seuil critique. Le souffle devient court, presque sonore, rythmant chaque coup de pédale. 11, 12, 13… puis 14 % de déclivité. Les chiffres défilent sur le GPS Gamin comme autant de défis jetés à la figure. C’est raide, brutal, sans concession.
Il n’y a plus de paysage. Ou plutôt, il y en a un, mais il se dérobe. La montagne s’est refermée dans un brouillard compact, une ouate grise qui efface les perspectives comme pour mieux nous centrer sur l’effort. Hier encore, les vallées s’ouvraient sous nos roues, et Alex menait l’allure avec cette facilité désarmante. Aujourd’hui, les rôles se sont inversés. C’est moi qui ouvre la voie, concentré sur cette mécanique fragile qu’est le corps en effort : rester dans le geste, ne pas lutter contre la pente, mais l’accepter. Trouver ce point d’équilibre où la douleur devient presque abstraite. Détendre les épaules, relâcher les bras et les mains, respirer profondément, tourner les jambes à la bonne fréquence, encore et encore. Comme un métronome intérieur.
Par moments, le besoin de varier s’impose. Se lever, passer en danseuse, arracher quelques mètres à la gravité. Le vélo danse, les bras tirent, les jambes poussent. Une relance, puis deux. Et très vite, revenir s’asseoir, retrouver un semblant de cadence en soulageant ce qui peut l’être.
Les épingles s’enchaînent, serrées, presque identiques. Chaque virage promet une respiration… qui n’existe pas. On grimpe maintenant à l’arrache. Sans élégance, mais avec détermination.
« Plus que 4 kilomètres », lance l’un de nous, sans trop savoir si c’est pour motiver l’autre ou se convaincre soi-même. Dans ces moments-là, les mots comptent peu. Mais ils portent, s’accrochant à l’effort comme des balises.
Echouer n’est plus une option. Pas ici. Pas maintenant. Alors on s’encourage, on s’invective presque, dans un mélange de fatigue et d’énergie brute. Chaque kilomètre arraché est une petite victoire. Chaque panneau dépassé un soulagement éphémère.
Et puis, presque sans prévenir, la pente se radoucit. L’altimètre affiche 2220 mètres. Fin de la route. Une ligne invisible franchie, une promesse tenue. Nous y sommes. A peine esquissé la plateforme de Vallter 2000 apparaît sous une pluie glacée. Peu importe. La beauté est ailleurs. Dans ce que nous venons de traverser. Dans cette ascension rude et partagée.
On s’arrête. On se regarde. Un sourire suffit et une simple photo pour cocher la case de cet objectif.









