jeudi 30 avril 2026

Premier braquet sous Montserrat

Aéroport de Barcelone en fin d’après-midi : dans le va-et-vient de voyageurs pressés et d’annonces métalliques, Alex surgit depuis Vienne en poussant sa boîte à vélo tel l’écrin d’un instrument rare. Il avance avec cette précaution presque cérémonielle du violoncelliste accompagnant son Stradivarius, attentif au moindre choc, à la moindre aspérité du sol. J’avoue être un peu impressionné. Le vélo n’est pas encore monté qu’il impose son rang. Une machine moderne, parfaitement ajustée à ses mesures, prolongement naturel du corps autant qu’objet de désir mécanique. C’est une chance qu’il ait pu l’amener après un petit pépin mécanique de dernière minute, et peut-être aussi un signal : la belle échappée catalane commence sérieusement.

Nous improvisons un bivouac sans grand charme sur un petit parking à proximité de Montserrat. Le décor immédiat n’a rien de romantique. Mais au-
dessus de nous, tout change. La montagne se dresse, presque irréelle, sculptée comme un orgue minéral posé contre le ciel. Ses aiguilles de roche veillent dans la lumière déclinante. Le parking en devient presque acceptable. On dort au pied d’un écrin rocheux de toute beauté, avec cette excitation discrète des départs.

Aujourd’hui, c’est notre tour d’échauffement. Ni trop long, ni de trop violent, juste assez pour réveiller les jambes, régler les selles, ajuster les cales, écouter les bruits suspects, vérifier que les corps et les machines acceptent de dialoguer. 
Les premiers tours de pédale sont légers. L’air est frais, le soleil de printemps déjà franc, mais encore tendre. On glisse hors des zones habitées comme on entre dans un tableau. L’arrière-pays catalan prend alors des allures de Toscane. Les petites routes serpentent entre les reliefs, montent sans brutalité, replongent dans des creux ombragés, contournent des parcelles de vigne, frôlent des bois clairs où la lumière se fragmente. Les bas-côtés sont en fleurs. Des prairies de coquelicots éclatent par nappes rouges, mêlées aux herbes hautes, aux marguerites, aux plantes sauvages que le printemps abandonne généreusement au bord du chemin. Tout semble respirer. Nous aussi.

Les corps se mettent en mouvement avec prudence d’abord, puis avec gourmandise. Une petite côte réveille les cuisses, une relance fait monter le souffle, une descente libère les épaules. Le vélo produit son miracle simple : cette impression de voler sans quitter terre. Le paysage ne se regarde plus seulement, il se traverse, s’absorbe, passe dans les poumons, dans les mollets, dans le sourire.

Soixante-dix kilomètres, un peu moins de 1000 mètres de dénivelé : juste assez pour se mettre en jambes, pas assez pour s’abîmer. Une journée de réglage parfait, avec, à l’arrivée, un petit bar-restau ou l'on engouffre un sandwich accompagné d'un café serré. Rien de plus. Tout est là.

Demain sera plus long, plus engagé.

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