Le moment d’attaquer le col vers l’abbaye de Montserrat aurait dû ressembler à une montée de fin de journée, « comme une autre ». Un peu de fatigue dans les jambes après 5 jours de sport sur plus de 400 km accumulés avec de beaux dénivelés, des cols majestueux, et cette lumière catalane qui décline doucement sur les reliefs. Mais la montagne, parfois, décide autrement.
Le ciel s’est brusquement chargé. D’abord quelques nuages sombres et joufflus, presque décoratifs. Puis, sans prévenir, le noir s’impose, dense et compact. Les premières gouttes lourdes frappent alors le bitume tel un avertissement. Et très vite, le grondement de l’orage roule dans l’impressionnant massif montagneux, d’une crête à l’autre, comme un roulement de tambour réveillant la montagne. Le décor devient d'un coup solennel, presque sacré.
Puis tout s’emballe. La pluie tombe en rideaux serrés, violents. L’eau ruisselle sur la route, emportant graviers et petites pierres. Les voitures qui descendent, tous phares allumés en plein jour, ralentissent, certaines s’arrêtent. Dans le regard des conducteurs, un mélange d’incrédulité et de prudence. Et moi, engagé dans une pente qui franchit les 10 %, je comprends que cette ascension ne sera pas une simple formalité.
Lorsqu’au 5ème kilomètre elle passe les 15 %, le ciel se déchire. Les éclairs zèbrent l’espace comme des lasers presque aveuglants. Le tonnerre explose alors dans une vibration physique. La montagne tremble. Les poils dressés j’accélère, galvanisé par les forces de la nature.
Pente à 16 %. Dans ces conditions dantesques, les repères disparaissent. Plus de paysage. Plus de distance. Juste l’effort brut. La grêle se met à tomber, martelant le casque dans un cliquetis sec. Presque irréel. Est-ce encore le jour ? Suis-je dans un rêve ? Une hallucination née de la fatigue ?
Je pédale comme un forcené, mais sans lutte intérieure. Porté, littéralement porté, par la violence des éléments, par cette énergie primitive qui traverse la montagne. L’eau ruisselle sur mon visage, sur mes bras, dans mes yeux. Le vacarme est total, assourdissant. Un déluge. Une fin du monde miniature qui me fait monter comme jamais.
Au dixième kilomètre de cette ascension dantesque, le monastère apparaît enfin comme un havre dans la tourmente. Les touristes, trempés, fuient en grappes désorganisées, cherchant refuge. Leurs regards se figent un instant sur ce petit bonhomme fluo qui surgit comme sorti d’un autre monde.
Encore quelques coups de pédales. Puis le calme relatif du parking où je retrouve Alex tout sourire qui vient de boucler sa boite à vélo pour son vol de retour, demain.
- Alors ?
Je m’arrête, respire, souris à mon tour.
- Une ascension dans une autre dimension… Mais franchement, quelle belle semaine nous avons passée ensemble ! Merci pour ce moment.
Il referme la boîte, me regarde.
- On va où l’an prochain ?


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