samedi 29 novembre 2025

Rêve de Samarcade


Se rendre à Samarcande par voie terrestre ! Ces mots ont le parfum d’un rêve de voyage traversant autant les continents que les époques. Une aventure qui résonne comme un écho à ces silhouettes de marchands, de poètes et d’explorateurs qui ont tissé la légende de la Route de la Soie. Un périple où l’on quittera une nouvelle fois nos repères familiers pour s’enfoncer dans un autre espace-temps, jusqu’à sentir le glissement imperceptible d’un monde vers un autre.

Marco Polo reste dans les mémoires comme une icône de cette odyssée. On l’imagine volontiers parcourant les déserts, rencontrant les khans, décrivant les richesses de l’Orient dans des récits devenus mythiques. Pourtant, le navigateur vénitien passa davantage par la mer que par les pistes de poussière. Mais qu’importe : l’essentiel n’est pas tant de suivre un trajet exact que d’emprunter la même impulsion, ce mouvement qui pousse ces hommes à partir “au large”, toujours plus loin, toujours vers l’Est.

Partir vers l’Est reste une expérience à part. Une bascule. On roule d’abord dans une Europe rassurante, bien cartographiée, familière. Puis les panneaux changent, les alphabets se déforment, les paysages s’étirent et prennent des teintes nouvelles. Les Balkans ouvrent déjà la porte de cet ailleurs : montagnes abruptes, plaines dorées, villes au goût de frontière, où l’Occident se dissout lentement dans une mosaïque plus rugueuse, plus contrastée. C’est une première transition, une sorte de prologue. Le véritable seuil se dresse plus loin, au-dessus du Bosphore.

Istanbul, ville lumière à cheval sur les deux continents, joue ici le rôle du passeur. Franchir le Bosphore par Le Pont des Martyrs est une émotion unique. Comme traverser une ligne invisible séparant deux mondes. L’Europe bascule derrière, et l’Asie s’étend devant, immense, mystérieuse, presque intimidante. Et l’on se retrouve aspiré par la profondeur de l’Anatolie. Les plateaux se succèdent, immenses, monotones en apparence mais vibrants d’une énergie sourde. Les villages semblent posés au hasard, les minarets deviennent des repères, et la route file droit, comme si elle savait exactement où elle veut emmener le voyageur.

Puis viennent les premiers reliefs du Caucase, montagnes mythiques qui ont nourri tant de récits. On en parle comme d’une muraille, mais c’est surtout un passage initiatique. On s’engage sur la seule voie terrestre réellement praticable, cette route militaire géorgienne que nous avions emprunté à moto en 2017, couloir spectaculaire qui serpente entre les sommets, franchit des cols légendaires et longe des rivières aux eaux d’un bleu presque irréel. Chaque virage semble ouvrir une porte sur une histoire différente : civilisations entremêlées, royaumes oubliés, échos d’invasions et de caravanes. On est au carrefour du monde, littéralement.

Puis la Géorgie se déploie comme un interlude chaleureux avant l’entrée dans une autre dimension jusqu’à Bakou, la porte de la Caspienne. Ville étrange, mélange de modernité futuriste et de poussière ancestrale, elle marquera le dernier grand pivot du voyage. Car c’est ici que se joue le choix du passage : presqu’impossible aujourd’hui de franchir les immensités iraniennes ou les steppes russes sans se heurter aux contraintes géopolitiques. Alors reste la mer, comme un clin d’œil à Marco Polo. Une traversée lente, en cargo, de ce ceux des albums de Tintin dans Coke en Stock.

On quittera les lumières de Bakou pour entrer dans le ventre gris de la mer Caspienne et émerger sur les rivages du Turkménistan. L’Asie changera d’échelle. Tout deviendra plus vaste : les distances, les silences, les horizons. Les premiers reliefs, les premières dunes, les caravansérails… On s’enfoncera dans un monde plus lointain, plus brut, où l’histoire se mêle à l’immobilité des steppes.

C’est seulement après cette longue glissade vers le cœur du continent que nous atteindrons notre but : l’Ouzbékistan, ses oasis mythiques, ses cités bleues serties dans la poussière dorée jusqu’à Samarcande, ville-constellation, carrefour des empires, point d’orgue de notre quête orientale. 
La rejoindre par voie terrestre sera comme toucher du doigt une légende longtemps fantasmée.
On en parle, on l’imagine, on en dessine les contours depuis longtemps, on l’écrit... 
Nous irons bientôt. Reste à savoir quand et comment. En prenant notre temps, en savourant chaque kilomètre, en laissant l’horizon nous avaler doucement. 

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