dimanche 16 octobre 2016

Des ronds dans le sable



Tandis que mon équipier ronge son frein en attendant l’amélioration de son pied gauche, je ronge aussi le mien faute de pouvoir avancer, ce qui a pour effet d’économiser ceux des motos. Comme quoi tout n’est pas perdu…

Après les masseuses Marocaines et leur potion magique, avec notre nouvel amis Yassin je suis allé faire un saut chez l’herboriste du coin. La boutique et le tenancier valent le détour : un grand noir en boubou parmi des centaines de flacons, poudres et herbes de toutes sortes. Pour 250 dirham nous rapportons à Lou un onguent sénégalais aux pouvoirs parait-il puissant pour rétablir le pied défectueux. On applique et on attend !
On a donc appliqué et attendu... 
Pendant ce temps je suis reparti faire des ronds dans le sable à la recherche du fameux lac de Merzouga où, selon la « légende », des flamants roses auraient élus domicile. Après plus d’une heure à tourner sur la zone supposée du plan d’eau, vaste étendue plane couverte de cristaux salés, j’en arrive à la conclusion qu’elle s’est toute évaporée ; ce qui me sera confirmé plus tard. Car ce qu’il y a d’étonnant dans les zones désertique, c’est la façon dont les gens du coin y voit lacs et rivières, en réalité éphémères, mais suffisant pour les qualifier comme tels et induire les visiteurs naïfs en erreur…
« Bredouille » je poursuis ma randonnée vers le grand Erg, histoire de surfer de nouveau entre les vagues dorées et profiter du potentiel de l’Africa-Twin sur son terrain.
En confiance sur la machine, je m’enfonce dans le cordon de dunes. Sensation très valorisante que de faire sa trace sur un terrain « vierge » et immaculé. Changez les couleurs et la température, les congères pourraient être de neige et le pilotage s’apparenter a du monoski.
A un moment la pente devenue trop forte m’oblige à un demi-tour quelque peu acrobatique. Grand moment de solitude : par où suis-je venu et comment vais-je sortir de ce guêpier ? Non pas que je sois perdu, mais plus simplement face à une réelle difficulté technique.
-       Et bien tu n’as qu’à suivre ta trace dans l’autre sens gros malin, me direz-vous !
Sauf que ce n’est pas si simple… Car, comme les vagues sur l’océan, les dunes ont un sens. Et les prendre à contre-sens est bien plus difficile. Il faut me donc trouver un autre chemin.
Passons les détails, mais je dois humblement reconnaître que le retour fût bien plus laborieux que l’aller…

Retrouvant la terre ferme après 45 minutes de bataille contre les éléments, bel exercice de modestie, j’arrête la machine et tombe le blouson pour profiter pleinement de la lumière exceptionnelle de cette fin de journée sur l’océan de sable duquel je viens de m’arracher. Le silence rempli l’espace. Instant magique.

samedi 15 octobre 2016

4ème dimension



Mon équipier étant en « soins intensifs », et notre progression dans le Grand Sud interrompue, il fallait imaginer un programme pour la journée, histoire de ne pas ronger son frein en ressassant le mauvais sort qui nous a frappé.
Je décide donc de partir en excursion dans « les environs », faire le tour complet du grand erg et m’engager assez loin, depuis Taouz, sur la piste de Zagora-Mahmid.
Ayant par la force des choses le choix de la monture, je privilégie la légèreté enfourchant la vénérable mais toujours agile Tenere, modèle 1986 : moteur un peu juste mais super châssis en tout terrain.
Partir seul dans le désert en moto est une extraordinaire sensation de liberté un peu euphorisante, et j’enrage de ne pouvoir partager cela aujourd’hui avec mon fils. Me reviennent alors à l’esprit quelques images de montagne, lorsqu’il m’avait fallu poursuivre l’ascension du Kilimandjaro en laissant en chemin ma femme malade avant l’assaut final, et mon frère au camp de base de l’Aconcagua pour problème de surtension artérielle, désagréables sentiments de culpabilité de continuer sans eux sans y voir été pour rien.
J’essaie donc d’évacuer ces pensées négatives en me concentrant sur le pilotage dans le sable mou et retrouver cette sensation de glisse unique, à contrôler aux cales pieds et à la poignée de gaz. Et pour tout dire, après quelques minutes de mise en jambe pour (re)trouver le bon rythme, c’est un fun absolu.
 
Si au début je croise encore quelques 4x4 et motos venus tâter à la fraîche le bac à sable, sitôt les premiers cordons de dunes passés ce sentiment de plénitude en se retrouvant « seul au monde », au milieu de ces grands espaces naturels, comme probablement peuvent le ressentir les marins sur l’océan.
Sans réelle fatigue je pourrais rouler comme cela des heures vers des horizons aux perspectives pleines de promesses : oued derrière la dune, vastes vallées derrière la ligne de crêtes, improbable mirages ondulant au-dessus des lacs asséchés pailletés de cristaux salés.
Déjà 80 km que je roule dans cette autre dimension et je dois penser à rentrer.
Au milieu de nulle part une petite construction en pisé à côté d’un modeste cupressus, et un gars qui me fait signe. Comme il est l’heure du déjeuner je décide de m’approcher. On verra bien.
Affable, il m’accueille dans son « auberge » pour partager une omelette Berbère.
Petit, affublé d’un épouvantable strabisme et de dents noircies, nous faisons connaissance en buvant un thé. Originaire de Taouz, Mohamed est âgé de 29 ans et travaille ici pour le tourisme : quelques visiteurs d’Octobre à Décembre, puis en Avril. Presque personne le reste de l’année…
-      -  Et tu gagnes ta vie en faisant cela ?
-        -Pas vraiment, mais c’est un p’tit boulot. Toujours mieux que rien faire mon ami.
-      -  Et tu as une famille ?
-       - Pas encore.
-      -  Une petite amie peut-être ?
-       - P’t’être bien, le sourire au coin des yeux.
-       - Et tu vas te marier ?
-       - Ben c’est qu’j’ai pas encore demandé à mes parents. J’ose pas…
-       - Comment ça t’ose pas. T’as 29 ans…
-       - Oui mais j’habite toujours chez mes parents avec mon frères et mes 7 sœurs, alors tu comprends…
-       - Ben non, j’comprends pas…
-       - Ben si, ça ferait une femme de plus à la maison. Et ce serait compliqué. Alors j’ose pas en parler.
-      -  Et elle s’appelle comment ta belle ?
-      -  F-A-T-I-M-A, me répond-il en sourdine, n’épelant que les lettres, comme un enfant gêné par la question…
-       - Fatima ?
-       - Oui, c’est bien son nom.
-       - Elle est jolie ?
-       - Très gentille et un peu grosse. Tu vois, une fille Coca-Cola !
-       - Et c’est bien ?
-      -  Oui, trÔp bien.

J’en souris. Il tente un clin d’œil en fermant les deux yeux et tordant la bouche.
Nous terminons le repas sur des considérations un peu triviales sur les rapports hommes-femmes. Lui pense sexe tandis que je suis sur un tout autre registre, rendant la conversation quelque peu surréaliste.
 
Nous nous quittons là-dessus. Je dois aller retrouver Lou, espérant que la journée lui ai
permis de récupérer.








vendredi 14 octobre 2016

Pied d'éléphant !


Le magnétisme du Grand-Sud nous attire irrésistiblement vers l’Erg Chebbi et ses dunes ondulant sur l’horizon, comme une terre promise. 
En approchant, le « tas de sable » devient gigantesque, cuivré comme de la poussière d’or amoncelée ici, allez savoir pourquoi, sur une vaste plaine de graviers noirs.
 
En faire le tour est comme un visiter un temple ériger au dieu Sahara, une cinquantaine de kilomètresde pure off-road à sauter les cordons de sable s’écoulant du grand erg, le regard aimanté par la majesté des lieux.
Nous partons dans le sens horaire, sur un sol assez ferme, debout sur les cales pieds de nos machines, détendus. J’ouvre la voie et surveille Lou du coin de l’œil dans mes rétroviseurs. Le sol devient plus sablonneux et les ornières plus profondes. Pour Lou c’est le baptême du feu. Nous sommes bien équipés pour parer les inévitables chutes dans ce genre « d’expédition ».
Et ce qui devait arriver arriva : nuage de poussière dans les rétros. Le temps de m’arrêter, Lou se relève un peu groggy mais apparemment sans gros bobo ; apparemment. La moto est bien égratignée, fort heureusement sans casse sérieuse.
Le temps de reprendre ses esprits, nous repartons prudemment sur les zones les plus roulantes. Petit arrêt quelques kilomètres plus loin. Lou se plaint du pied gauche qui lui fait mal aux changements de vitesse. Nous poussons jusqu’à Taouz. De part et d’autre un sol noir scintillant des mille feux de cristaux de mica sous le soleil de midi. En arrivant on nous indique que la piste vers Mahmid est infranchissable pour cause de débordement de l’oued. De toute façon nous n’avions pas l’intention d’emprunter celle-ci mais l’autre plus au nord. 
Lou ne va pas très bien. Remontant vers Merzouga à petite vitesse nous traversons les hameaux de pisé balayés par le vent de sable. Seules quelques âmes vaquent à leurs occupations : une femme étendant du linge multicolore, une mobylette fumante circulant entre les maisons basses.
Au carrefour de Merzouga un petit restaurant nous accueille. Le pied de Lou ressemble à celui d’un éléphant. Grosse entorse, impossible de remettre les bottes de moto ni de le poser par terre… Nous découpons une chaussure et la scotchons délicatement sur le pied blessé. Lou n’est plus en mesure de conduire. En cherchant un plan B je repense à Larbi, un ami local rencontré il a des années lors d’un précédent passage en 4x4 avec Jo, et qui nous avait accueilli à la maison pour la fête de l’Aïd. Un moment inoubliable. Magie de l’internet, Google Maps m’indique que son riad n’est qu’à 4 km de là ! Un rapide aller-retour pour voir s’il peut nous accueillir, avant revenir chercher Lou, le monter sur sa moto, lui enclencher à la main le deuxième rapport pour nous rendre à 30 km/h jusque chez Larbi.

Lou est épuisé, mais nous sommes en bonnes mains. Le temps d’une douche et les femmes de la maison viennent lui prodiguer les premiers soins, un emplâtre de henné sous un bandage de tissus. 
A se demander s’il n’aurait pas fait ça pour ça…