lundi 10 novembre 2014

Une batterie pour deux



Rien de tel qu'une échappée belle à moto pour réguler la pression du quotidien. Cette fois-ci ce sera Collioure-Barcelone par les pistes.
On part un peu à l'arrache avec deux motos de légende : une Honda Africa Twin qui a fait le tour du monde et une vénérable Yamaha Ténéré 1988 transsaharienne ; de quoi s'amuser sans arrière-pensée.
- Au fait, t'as pensé aux câbles de batterie ?
- Tu crois ? On ne va pas en avoir besoin...
- J'les prends, on n'sait jamais.
Casque, blouson, paire de bottes enduro, sac étanche sur le porte bagage et c'est tout. L'escapade n'est que de 3 jours et l'approche se fait en voiture jusqu'à Collioure.
…
Météo superbe ce matin. Tout sourire nous déchargeons les motos de la remorque, impatients d'en découdre. Je mets le contact de la Ténéré pour démarrer et rien ne se passe... Et m... Batterie à plat. J'avais des doutes en partant et l'avais pourtant rechargée. Ça n'a visiblement pas suffit. Bizarre tout de même. Heureusement nous avons les câbles qui vont bien et démarrons sur la batterie de l'autre moto.
Tous pleins faits, c'est parti !

La moto tout terrain est à l'homme moderne ce que devait être le cheval pour nos aïeuls : le moyen de déplacement par excellence, symbole de liberté et sans doute aussi de virilité, celui que l'on enfourche, comme un prolongement de son propre corps et qui distille des sensations comme peu d'autres pareilles...
Nous sortons de la route pour attaquer les pistes de montagne. Debout sur les cales pieds, la moto se pilote à la poignée de gaz. Une fois la roue avant placée sur la bonne trajectoire, il n'a plus qu'à doser l'accélération, exquise sensation de glisse, proche de celle du ski lorsqu'on slalome entre les sapins.
Sortant d'une zone forestière, l'horizon se dégage et nous découvrons sur notre droite la ligne de crêtes des Pyrénées comme saupoudrée de sucre glace, premières neiges de la saison.
Puis la piste redescend dans les bois, terre battue mêlée de pierres entre les saignées creusées par l'eau courante. Regarder loin, rester souples sur les freins, ne pas se crisper pour ne pas risquer la faute puis la chute.

Sortant des pistes, nous stoppons au café d'un village, histoire de profiter du moment en sirotant quelque chose au soleil, l'occasion aussi de refaire le monde tout en se disant qu'on a bien de la chance d'être là ; ce que se disent les hommes...
Au moment de repartir, une nouvelle fois ma moto refuse de réagir à la pression sur le bouton du démarreur. Vraiment pas de chance, ça doit être la batterie qui a claqué. Nouveau démarrage aux pinces en se disant qu'au premier garage on s'arrête en acheter une neuve.
Changement de batterie opéré, nous repartons le cœur léger, certains que cette  fois-ci on n'en reparlera pas.

Le lendemain, sortant d'un café (encore) ou nous poursuivions la discussion entamée la veille, de nouveau impossible de démarrer. Merde, c'était pas la batterie ! Peut-être le régulateur ? De toute façon ce n'est pas ici qu'on va en dénicher un. 
Un coup de câble et ça repart ! Pas pour longtemps. Quelques kilomètres plus loin la moto de Didier crève de l'arrière.  Décidément, quand ça ne veut pas... et changer un pneu Dakar avec des outils de voyage, y'a plus simple.

Au départ du café suivant, celui de l'après-midi... redémarrant une nouvelle fois la moto sur la batterie de celle de mon coéquipier, nous testons le fonctionnement de l'allumage en tentant une déconnexion complète. Aussitôt le moteur s'arrête. Et là nous sommes dans la mouise. En effet, à moins de rouler de concert avec les câbles reliant les deux motos, à notre connaissance ça ne s'est encore jamais vu, nous ne pourrons plus aller bien loin une fois la batterie totalement déchargée, privant du même coup le moteur d'allumage au milieu de nulle part.
Seule solution, acheter un chargeur pour la recharger complètement pendant la nuit. Par une chance inouïe, un magasin de moto se trouve à quelques mètres d'où nous sommes arrêtés. Autre morceau de chance, nous y trouvons le mini chargeur qui va bien.
...
Le soir venu, imaginez la tête de l'hôtelière nous voyant débarquer dans son établissement, une batterie a la main ; et comme si de rien était, posant la question qui va bien :
- Une chambre avec un grand lit ou deux petits ?
Et nous de répondre d’un regard entendu :
- Nous partageons une batterie de moto depuis 2 jours, alors pour le lit, ce sera deux.

Pas sûr qu'elle ait tout bien compris.

 

mardi 4 novembre 2014

Bouchons Pékinois



Plus d’une heure que nous n’avançons plus. Je commence à m’impatienter. Le chauffeur du taxi pianote sur les trois smartphones fixés sur pare-brise de la Hyundai jaune et verte, donnant au tableau de bord des allures d’arbre de Noël. Décidément, malgré la régulation quotidienne de la circulation fonction des numéros de plaque minéralogique, le trafic routier évolue de mal en pis autour de Pékin. Ça me rappelle Bangkok dans les années 90, où il n’était pas rare de passer 2-3 heures en voiture pour seulement quelques kilomètres. Mais comment faire autrement quand vous avez des bagages à transporter ? Alors je prends mon mal en patience et par curiosité demande à Google l’adresse de l’hôtel. Magie de la techno, le navigateur s’ouvre automatiquement et m’indique le chemin. Un peu plus d’un kilomètre. Je décide de terminer à pied.
Sac à dos et valise à roulette, je suis les indications du GPS dans les ruelles étroites derrières les grandes avenues encombrées de milliers de voitures. L’air est proprement irrespirable. Aux gaz d’échappement s’ajoute un smog poussiéreux qui asphyxie la capitale, effet microclimatique qui ramène et bloque sur la ville les pollutions industrielles de toute la région, à tel point que le Marathon qui s’y est couru il y a quelque jour fut un véritable désastre physiologique pour les participants : malaises et abandons en série, sans parler de ceux qui s’y sont essayés avec un masque. Absurde.
Dire qu’il y a tous justes 20 ans, ici les bouchons étaient de vélos, me donne le vertige, soudaine impression d’avoir déjà vécue plusieurs vies dans ma course trépidante de par le monde pour développer notre entreprise.
Malgré la fraîcheur, en nage, je rejoints mon rendez-vous dans le lobby de l’hôtel, tout surpris de me voir arriver dans cet appareil. Le temps de prendre possession de ma chambre et d’une rapide douche, je le retrouve pour diner. A peine installé, il me branche sur la lamentable attaque juridique que nous subissons d’un de nos grands concurrents dans la génétique poule pondeuse, sous prétexte de brevet de procédé contrefait. Le monde est petit et les nouvelles vont vites, très vites.
-        Et vous en pensez quoi ?
-        C’est évident, me répond-il sans hésiter, cela prouve que vos produits sont excellents et qu’il vous considère comme un concurrent redoutable. On n’attaque jamais un mauvais concurrent. Vous n’avez pas de souci à vous faire. Personne ne va tomber dans le panneau.
Je souris en opinant.
Et mon contact d’ajouter :
-       Personne n’aime les postures impérialistes. Il est évident que votre arrivée sur cette filière remet en cause des positions bien établies. On compte sur vous.
-       Merci, j’apprécie. Nous comptons aussi sur vous.

Tout en dinant nous devisons sur l’état du monde : les manifestations à Hong Kong, la guerre au Moyen-Orient, la crise économique en Europe. Et une fois encore je suis frappé par l’apparent peu d’attention que portent les Chinois au reste du monde, comme si, dans l’Empire du Milieu, seuls les enjeux plaçant leurs intérêts au centre avaient de l’importance. Et il se trouve que nous servons une partie de ces intérêts.


samedi 1 novembre 2014

"Val sans retour"


Forêt de Brocéliande, de nos jours :

C’est le début de l’automne et les arbres prennent leurs teintes chatoyantes de saison. Nous marchons sur un tapis de feuilles à fois moelleux et croustillant, exhalant des flaveurs de champignons, tandis qu’entre les branches des chênes centenaires les rayons de soleil dessinent des stries où flottent des milliers de particules étincelantes. Quelques gros rochers moussus bordent le sentier surplombant un ruisseau aux intonations cristallines. Etrange endroit ce « Val sans retour », à la fois charmant et mystérieux, invitation à la contemplation d’une nature encore sauvage, et pourtant si bien agencée. Comme si chaque élément avait trouvé une place évidente pour former un tableau parfait.

Au moment où nous rejoignons un groupe de marcheurs devant nous, sur notre gauche, assis en tailleur ou sur les talons, un groupe de personnes figées et silencieuses, yeux fermés ou regards dans le vague, comme touchées par la grâce. Sans rien dire je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire entendu à mes compagnons de promenade, et nous continuons en silence notre progression encore étonnées par cette étrange rencontre… Quelques centaines de mètres plus loin, nous dépassons deux couples de promeneurs. Alors que nous plaisantons gentiment sur la scène de méditation bucolique, très sérieusement l’un des hommes du petit groupe nous prend à parti fort aimablement, mais aussi très sérieusement, en affirmant tout que go : « c’est efficace vous savez ! ».  Je lui demande ce qu’il veut dire.
-                    Et bien s’imprégner de l’esprit de la forêt, prendre la force des arbres.
-                    La force des arbres ? Mais comment ça ?
-                    Tous simplement en choisissant un beau spécimen à enlacer des deux bras !
J’avoue ne pas y avoir pensé avant et, allez savoir pourquoi, l’image d’Obélix arrachant les arbres de la forêt des Carnutes me traverse l’esprit.
A mon regard il a dû comprendre que j’avais du mal à suivre.
Là-dessus, mon ami Jacques surenchérit le plus sérieusement du monde :
-                   Moi j’ai une collègue de boulot, qui à défaut d’arbre immédiatement disponible, le fait régulièrement sur les poutres en bois quand il a un p’tit coup de mous.
-                  Tu blagues ?
-                   Non je t’assure. Il fait ça aussi avec les plaques de contreplaqué en s’affalent dessus...
Jacques travaille dans le bâtiment, et comme il s’y connait je n’insiste pas.

Nous embrassons donc chacun notre arbre, et plein de force et d’énergie poursuivons gentiment notre marche, stimulés par cette rencontre inattendue, sur les traces de Merlin et de la Fée Viviane qui, parait-il, auraient fréquenté ces lieux enchanteurs.
Un peu plus loin, dans les sous-bois deux femmes très concentrées, armées de petites faucilles ramassent des herbes dans de grandes besaces en tissus.
Là-dessus, Flo, qui n’est pas encore une fée, quoi qu’elle sache faire des petits miracles en cuisine, et je ne vous parle pas de potion magique, mais, entre autres, des meilleures courgettes farcies du monde, nous embarque sur la poudre de perlimpinpin vendue sur internet à prix d’or par un prêtre, exorciste, sorcier, récemment installé avec sa conjointe, une voyante, dans notre village. Ne riez pas, c’est authentique. 

Poursuivant notre découverte de ces lieux propices à la pensée…, nous arrivons à « l’arbre d’or », en fait une arbre mort tout doré, comme un totem au milieu d’un champ de pierres acérées et dressées pour faire obstacle à ceux qui voudraient s’en approcher de trop près. Il faut bien reconnaître que la scène est quelque peu impressionnante : une sorte de veau d’or façon végétarien. Des curieux, ou adeptes, contemplent l’œuvre. Une dame nous raconte qu’il a quelques mois l’arbre a été retrouvé dans son plus simple appareil : quelqu’un en avait gratté toute la dorure. Et d’ajouter : il aurait mieux fait d'acheter une bombe aérosol dorée chez Leroy-Merlin !

Nous repartons. Un peu plus loin un homme aux allures de druide psalmodie je ne sais quoi dans sa longue barbe blanche à deux queues... Même pas peur.

Cet endroit n’est décidément pas ordinaire.