samedi 11 octobre 2025

Juqu'au fleuve Sénégal

Je ne saurais dire si les derniers préparatifs d’un voyage d’aventure ont quelque chose d’agréable ou non. Peut-être un peu des deux. Comme une balance fragile entre excitation et appréhension. 
Les check-lists s’allongent, se cochent, se modifient. On empile les objets, on trie les essentiels des superflus, on imagine les pannes possibles du véhicule. La pharmacie se complète, les documents administratifs se vérifient. Mais surtout, on tente d’évacuer toutes les bonnes excuses de ne pas partir, distillées par la petite voix de « la raison » : le travail, la famille, les risques physique ou géopolitiques, ou simplement la facilité de rester chez soi.
Car partir, partir vraiment, c’est accepter de quitter sa zone de confort. Cette fameuse zone de confort… Concept insaisissable, parfois plus mental que matériel. Elle est ce moment, ce lieu, cet état d’esprit où tout nous paraît familier, rassurant, maîtrisé. Alors pourquoi donc la quitter ? Pourquoi choisir l’effort plutôt que la douceur d’un quotidien balisé ? 
Parce que c’est précisément dans cette rupture que l’aventure commence. L’aventure qui nait du décalage.

Voyager a toujours été pour moi un effort. L’effort de partir. Il faut une volonté presque obstinée pour franchir le seuil, accepter de laisser derrière soi la stabilité et les habitudes. C’est pourtant à ce prix que s’ouvre la promesse du voyage. Car s’il est vrai que partir demande un engagement, revenir est toujours un plaisir intense, enrichi d’une expérience inoubliable faite de rencontres, de moments, d’images indélébiles.
Les plus beaux souvenirs ne se commandent pas. Ils s’imposent dans l’intensité d’un paysage ou le sourire d’un inconnu au détour d’une gargote de bord de route. Ils naissent de l’engagement physique quand le chemin devient difficile, du silence profond d’un désert, d’une soirée improvisée sous les étoiles, de la beauté d’une rencontre.

Dans quelques jours, ce sera un nouveau départ. Les doutes se tairont pour laisser place à l’élan. Car finalement l’appel du voyage dépasse toujours les raisons de rester. On ne saurait manquer l’opportunité de se confronter au vaste monde, de se mesurer à soi-même, d’élargir ses horizons.
Car l’aventure, au fond, n’est pas tant une question de destination que d’état d’esprit : celui d’accepter l’inconnu, avec confiance et curiosité.
Et c’est peut-être là, précisément, que réside la magie du voyage. Cette fois-ci, peut-être jusqu’aux rives du fleuve Sénégal.



 

samedi 4 octobre 2025

J moins 10 !

J moins10 ! Sauf si le monde part à vau-l’eau. Hypothèse qu’on ne peut plus balayer, tant l’actualité sème ses ombres, avec la Russie lâchant ses drones comme des essaims de moustiques piquant l’Europe… Donc à moins d'un cataclysme, le départ est bien fixé. Le 15 octobre, mon frère Bruno et moi prendrons la route pour un voyage au long cours vers la Mauritanie.

Le simple énoncé des étapes résonne déjà comme une invitation au rêve : Nouadhibou, ville portuaire ancrée sur la presqu’île du Cap Blanc, Atar, porte d’entrée de l’Adrar, puis Chinguetti, la mythique cité caravanière, 7ᵉ ville sainte de l’islam, gardienne jalouse de bibliothèques millénaires. Plus à l’Est, l’Œil du Sahara – le dôme de Richat – curiosité géologique que les aviateurs contemplent comme une énigme cosmique gravée dans la roche. Puis viendront les oasis magnifiques de Terjit, Tidjikja lovée dans ses falaises ocre, et enfin Nouakchott, capitale battue par les vents de l’Atlantique.
Cette fois, pas de chevauchée motocycliste. L’aventure se fera à bord d’un vieux pick-up Nissan, fidèle héritage de notre papa. Il sera notre vaisseau terrestre à 4 roues motrices. 
Flo, dont les yeux brillent déjà à l’évocation des manuscrits séculaires de Chinguetti, nous rejoindra par avion à Dakhla, ultime bastion du Sud marocain. Elle s’épargnera ainsi l’approche de plus de 3 600 kilomètres, et le long retour depuis Nouakchott par la bande côtière du Sahara occidental, la longue route des aviateurs de l'aéropostale.

Les préparatifs se terminent. Déjà l’imaginaire devance le voyage terrestre. Sur la table, les cartes dépliées dessinent un itinéraire qui nous projette dans un univers minéral : montagnes noires polies par le vent, villages ensablés comme après une tempête de neige, océan de dunes du grand erg occidental venant mourir au rivage atlantique.
Et ces habitants résilients comme les survivants d’un tsunami climatique. Ici, l’eau se fait mirage et la vie s’accroche à des puits fragiles. Des villages faits de rien, autour d’improbables mosquées émergeant du sable, appels des muezzins rythmant la journée qui se dissolvent dans l’air sec chargé de poussière, mémoire d’une culture millénaire de commerçants, de poètes, de scientifiques, donnant à ces gens la fierté d’appartenir à un grand peuple de désert.

Dans 10 jours, nous embarquons donc pour cette nouvelle aventure. Et avec beaucoup de plaisir, j’essaierai de vous en restituer la beauté fragile et la force intacte à travers mes chroniques quotidiennes.

jeudi 25 septembre 2025

Confiance en quoi ?

Dans le vaste hall de l’aéroport, un personnage attire immanquablement l’attention. Un solide gaillard, casquette vissée à l’envers sur un crâne rasé, baskets blanches immaculées, taille 45, short ample et tee-shirt criard, déambule dans le lounge d’Air India. Au premier coup d’œil on reconnaît ce type d’Américains en voyage : souvent corpulents, cheveux très courts et démarche assurée, presque ostentatoire. Une attitude qui frôle la domination.
Autour de nous, une foule bigarrée compose ce qui ressemble à un éphémère village planétaire. Les passagers se croisent, se jaugent, se dépassent, chacun portant sur lui les indices discrets, ou flagrants, de ses origines : voile coloré d’une femme indienne, costume froissé d’un cadre japonais en transit, sandales fatiguées d’un routard européen. Chacun est en partance vers une autre ville, un autre pays, une autre histoire. Dans ces lieux uniques que sont les aéroports, on a toujours cette sensation, à nulle pas ailleurs, du monde entier réuni dans un même espace, le temps d’un transit.

Mais voilà que le gars se retourne, et l’image devient plus lourde. Dans son dos s’étale un slogan en lettres massives : « In Glock we trust !» , paraphrase de la devise nationale Américaine « In God we trust » : en Dieu nous avons confiance. Sauf que Dieu est ici remplacé par Glock, le nom d’un pistolet américain, sous un dessin de l’arme à feu braquée vers le ciel. Un frisson parcourt l’allée. À la lecture du message, les regards se croisent et un malaise se propage. Ce n’est pas le tee-shirt folklorique à étoiles et rayures que l’on croise jusque dans les souks les plus reculés, clin d’œil bon enfant au rêve Américain. Non, ici il y a autre chose : une revendication brutale, une violence assumée, exhibée comme un tatouage identitaire. Comme un doigt d’honneur outrancier adressé au reste du monde. Un pistolet brandi dans un sanctuaire du voyage, là où les contrôles de sécurité sont omniprésents et où l’on se plaît à croire que le transit est une parenthèse aseptisée, voilà qu’un simple tee-shirt bouscule cette illusion.
Il y a dans cet accoutrement quelque chose de symptomatique. Comme si le vêtement devenait un porte-voix politique, un cri de ralliement, une bannière personnelle. À l’heure où les réseaux sociaux amplifient chaque slogan, où les leaders politiques rivalisent de formules clivantes sans nuance ni retenue, le moindre détail du quotidien se charge de signification. Le tee-shirt de ce voyageur n’est pas seulement une provocation : il est l’écho d’une époque saturée de tensions.
Et tandis qu’aux États-Unis les débats sur les armes à feu sont aussi brûlants que les dégâts qu’ils engendrent, la fracture sociale entretenues par des dirigeants outranciers divise la société. La majorité fait allégeance à ce pouvoir populiste tandis que l’opposition sidérée ne semble pas réagir. Comme pétrifiée par la peur. De celle des pays totalitaires… Et ici, dans un lounge d’aéroport, cette violence s’exporte sous la forme d’un coton bon marché, imprimé d’une devise détournée. 

A la fois dérisoire et glaçant !



jeudi 11 septembre 2025

Inoubliable New Delhi

 

On entre dans New Delhi comme dans un grand décor d’ombres et de lumières, où les palais semblent surgir tels des bijoux ocres dans la cité. Certains arborent les lignes baroques des plus fastueux palais de Maharajah, d’autres se parent d’élégantes colonnades victoriennes héritées de l’époque britannique. Et ces arcs de triomphe aux formats XXL… Parfois, on ne sait plus qui a inspiré qui : l’Orient et l’Occident s’entrelacent dans une danse architecturale étrange et fascinante. Majestueux voire prétentieux, ces édifices trônent au bout de grandes avenues aux perspectives vertigineuses, comme autant de mises en scène destinées à impressionner les spectateurs de péplums hollywoodiens.
Ces larges artères, souvent interdites à la circulation, donnent l’illusion d’une capitale parfaitement ordonnée. Mais à peine s’en écarte-t-on que l’on plonge dans un autre monde. Le trafic congestionné étouffe la ville. Dans un tumulte permanent où se croisent voitures cabossées, bus hors d’âge surchargés de passagers hagards, et nuées de tuk-tuks colorés qui, tel des insectes mécaniques, slaloment dans un ballet anarchique, effleurant carrosseries et piétons avec une virtuosité désespérément nécessaire. Et l’air lourd, saturé de poussière et de dioxyde de carbone, pose une chape étouffante sur la capitale.
Comme dans tant de grandes cités, un fleuve traverse New Delhi. Le Yamuna offre une artère liquide aux berges parfois saisissantes. Quand l’eau reflète les lumières et les temples, où l’on fait ses ablutions, disperse les cendres des défunts et charrie les stigmates d’une urbanisation trop rapide, trop dense, trop inégale.

Au cœur de ce décor aux antipodes de nos repères européens, la rencontre avec l’administration indienne laisse une impression durable. Couloirs crasseux des ministères ou des gens désœuvrés trouvent refuge dans l’ombre bienveillante de l’État. Et derrière les portes grinçantes, des centaines de fonctionnaires entretiennent l’appareil administratif, oscillant entre une nonchalance assumée et des élans de zèle parfois mal orientés. Le temps y prend une autre dimension, comme suspendu à une bureaucratie qui étouffe.

Puis vient l’heure d’un répit, au détour d’un restaurant de quartier. Derrière une façade discrète s’ouvre un monde de contrastes : décor soigné, service impeccable, cuisine qui éveille tous les sens. Les épices s’enchaînent en une symphonie ardente, tantôt brûlante, tantôt douce, qui bouleverse nos repères gustatifs. Le temps d’un repas, New Delhi se transforme en un théâtre de sensations où l’on se laisse envahir par l’intensité de la cuisine indienne, par son audace et sa générosité.
Mais à peine franchi le seuil, l’enchantement se heurte à une autre réalité : sur le trottoir, des silhouettes fragiles, des enfants aux regards immenses, des infirmes, tendent la main pour grappiller quelques pièces. Le contraste est brutal, presque insoutenable. La ville se résume alors à cette fracture béante : faste des palais, perfection des saveurs, survie au jour le jour.

New Delhi n’est pas une capitale que l’on contemple sereinement. Elle se vit comme une confrontation permanente entre beauté et désordre, richesse et misère, grandeur et décrépitude. Elle dérange, fascine, oppresse et séduit à la fois. Et c’est sans doute cette ambivalence qui la rend inoubliable.

vendredi 5 septembre 2025

Rallye


La pluie tombe depuis l’aube, lourde, insistante, comme si le ciel avait décidé de gâcher cette journée. Les gouttes s’écrasent sur la carrosserie bariolée de bleu, blanc, rouge de la sympathique Citroën Visa Chrono qui, plantée sur la ligne de départ, semble pourtant frissonner d’impatience telle une petite voiture de circuit 24. Rareté mécanique des années 80, 90 chevaux pour 800 kilos, elle est notre monture pour ce rallye de navigation et régularité réservé aux voitures anciennes, idéalement sportives.
À bord, cette odeur unique de plastique, moquette et hydrocarbure des vieilles autos, comme une madeleine de Proust. Les sièges baquets nous rappellent que ce rallye n’est pas seulement une promenade. Il va y avoir du sport et nous sommes là pour ça. À mes côtés, Vanessa, ma navigatrice pour son premier rallye. Ses yeux brillent d’un mélange de trac et d’excitation. Elle serre le road-book. Dans une minute, il deviendra notre boussole.
Trois, deux, un – le compte à rebours comme un battement de cœur – go ! La Visa s’élance sur l’asphalte mouillé tandis que les essuie-glaces fouettent le pare-brise. Vanessa égrène les cases d’une voix claire. Chaque indication est une pulsation qui guide mes mains sur le volant. Le monde extérieur n’existe plus : il n’y a que la route, détrempée, la voix de ma navigatrice, et le fragile équilibre entre vitesse et précision.

La troisième spéciale est une épreuve de funambule. Les vitesses moyennes exigées ne laissent pas de répit. Accélérer fort, freiner tard, dans le bon rythme. Sur un fil, la voiture glisse dans les courbes au levé de pied et le petit moteur 1300 jubile au rythme du compte tour dans des relances vigoureuses. Au franchissement du panneau rouge de fin de secteur, l’habitacle est saturé de chaleur et de sueur. Nous soufflons un instant, car déjà le pointage nous ramène à la rigueur : une minute pour respirer, puis se reconcentrer pour la suivante.

Neuvième et dernière spéciale, la pluie redouble, la fatigue s’installe. Une erreur de lecture, un carrefour mal négocié, et nous voilà à « jardiner » dans la campagne détrempée. Les minutes s’échappent. Le classement s’éloigne. Rester calmes. Reprendre le fil. Rouler encore.
Puis la tuile : commande de boîte de vitesse qui ne répond plus. Silence dans l’habitacle. Avec l’élan, je range la voiture sur le bas-côté. Diagnostic rapide : biellette cassée. La mécanique a ses caprices. Quelques rilsans et l’espoir renaît. Hors de question d’abandonner : nous repartons.
Les kilomètres suivants comme sur des œufs. Chaque changement de vitesse est une prière. Vanessa garde son cap, je retiens mon souffle. Et puis l’arrivée se profile. 
« Au bout de notre vie » nous la franchissons hors délais de quelques minutes.
Dommage, à mi-course nous étions treizièmes au général. Milieu de tableau. 
Pas si mal pour cette journée qui fut l’essence même du Rallye.



dimanche 24 août 2025

Un vendredi soir à Roissy - CDG

 

Vendredi soir. Comme tous les jours l’aéroport de Roissy Charles De Gaule vibre comme si le monde s’y donnait rendez-vous avant de s’éparpiller à nouveau dans les airs. 
Sous les voûtes de verre et de métal, l’air chargé d’un mélange de parfums, de sons et d’attentes suspendues. Et tous les panneaux lumineux qui déroulent leurs ailleurs : New-York, Pékin, Johannesburg, Brasilia, Séoul, Singapour… Chaque destination s’affiche comme une invitation au rêve. Chaque numéro de vol comme une promesse. Sous la nef, comme celle d’une cathédrale, les voyageurs lèvent les yeux vers ces constellations électriques telles des navigateurs vers les étoiles.

Dans les files devant les comptoirs d’enregistrement, on devine des vies entières : costume fatigué d’un homme d’affaire en partance, éclats de voix d’une famille aux valises trop pleines, complicité d’un couple en route vers sa lune de miel… Dans les allées le sol résonne du concert de roulettes qui donnent le tempo à cette chorégraphie planétaire. Les haut-parleurs scandent leur « last call » comme des incantations. Et dans toute cette agitation on rit, on soupire, on s’exaspère.

Vers les salles d’embarquement le scintillement des boutiques, où brillent parfums, chocolats et bouteilles comme des trésors. 
Mais c’est derrière les larges baies vitrées que l’émotion se concentre. A l’extérieur, dans le soir tombant sur le tarmac, le ballet parfaitement réglé de la logistique au sol et des avions dont les fuselages captent les dernières lueurs du soleil. Et leurs dérives multicolores aux couleurs du port d’attache. 
Chaque décollage, rythmé tels des étoiles filantes par les feux clignotant des avions, est un élan qui emporte avec élégance les rêves murmurés dans l’aérogare.

De l’autre côté, dans le hall des arrivées, l’air chargé d’attente où les regards se fixent sur la porte automatique, comme sur une scène où les êtres aimés vont enfin réapparaître. Et lorsque que paraissent enfin les silhouettes familières, les sourires, les étreintes, l’émotion palpable des retrouvailles.

Ainsi va la vie le vendredi soir à l’aéroport Roissy-CDG. Et moi je rentre à la maison.



jeudi 21 août 2025

Saïgon la trépidante

En arrivant à Saïgon la chaleur tropicale, épaisse, moite, vous enveloppe. Elle entre en vous, se glisse dans chaque pore de la peau, collante comme un teeshirt mouillé. Ici on ne respire pas seulement l’air, on l’avale, le mâche. Et dans ce bain tropical, la ville dévoile son animation trépidante, infatigable, vibrante comme un grand corps qui n’aurait jamais besoin de sommeil.

Sur les larges avenues, comme dans les ruelles étroites où l’ombre se faufile entre les murs, déferle sans fin le flux des motos. D’innombrables deux-roues, bourdonnant comme des essaims d’abeilles. On frôle, on zigzague, on devine la trajectoire de l’autre. Et pourtant, de cette apparente anarchie naît une étrange harmonie. Le chaos devient ballet. Le tumulte devient musique. Les klaxons sont des notes dans une partition improvisée.
Sur ces selles s’écrit la vie quotidienne de ce pays en pleine transformation : une famille entière sur la même machine, une montagne de fruits ficelées au porte-bagages, une échelle accrochée sur le côté. Tout est transportable. La moto est l’âme de Saigon : rapide, multiple, fluide.

Les grandes avenues brillent de mille sun lights, traversées de néons, de vitrines scintillantes, d’hôtels aux façades prétentieuses. Mais il suffit de tourner dans une ruelle pour basculer dans un autre univers : de minuscules boutiques vendant toutes les mêmes sandales, les mêmes tissus, les mêmes ventilateurs.
Et à chaque coin de rue des effluves de cuisine titillent vos papilles. La street food n’est pas un simple repas, elle est la respiration même de la ville : dans la fumée bleue des grillades, dans le bouillon parfumé d’une soupe, dans la dentelle croustillante d’un beignet.
Les odeurs se mêlent, se superposent : coriandre, citronnelle, caramel, piment rouge.
Et l’on s’assoit sur ces petits tabourets en plastique crasseux, au ras du trottoir, au bord du flot des motos comme devant la scène d'un grand théâtre. Manger dans la rue, c’est communier avec la cité. 

Au détour de ses méandres, on finit par croiser le grand fleuve Dong Nai. Large, presque impassible. Ses berges bruissent de vie, ses flots portent encore des jonques de bois, silhouettes presque anachroniques ballottées par les sillages des navires commerciaux. Ici, le passé et le présent se mélangent au gré des courants. 

Et dans tout cela, les visages. Les regards. Les sourires. Comment ne pas être saisi par cette gentillesse, cette douceur qui se dégage des Saïgonnais ? On pourrait croire qu’un peuple meurtri par tant de guerres porterait sur lui le poids de la rancune. Mais non. De la colonisation française à la guerre civile, des bombes américaines aux déchirements politiques, les cicatrices se sont muées en résilience.
Le sourire vietnamien n’est pas une politesse de façade, il crée un lien indéfectible avec ce peuple.