On entre dans les arènes comme on entrerait dans une église. Endimanchés, tous vêtus de blanc, simplement ornés d’un foulard rouge noué autour du cou. Dans la chaleur et la poussière de cette fin d’après-midi, huit mille personnes convergent vers les gradins. Il y a quelque chose de solennel dans cette foule qui s’installe, au soleil ou à l’ombre, suivant le prix des places et bien souvent la classe sociale des aficionados. A l’évidence règne une ferveur au sein de cette assemblée venue assister au rituel d’un spectacle de corrida.
Sans réellement savoir à quoi s’attendre, nous nous installons à notre place numérotée, côté soleil au dernier rang du haut. Par chance, une épaisse couche nuageuse filtres ses rayons encore ardents.
D’ici, la vue de l’arène est saisissante : parfaitement ronde, sur trois niveaux soutenus de poteaux légers, l’édifice centenaire a quelque chose d’une élégante corbeille fleurie.
Soudain, tel une furie le premier taureau entre dans l’enceinte sous le mugissement du public. Cinq cents kilos de muscles, de puissance brute. Avec ses deux cornes acérées comme des épées, il ressemble à ces aurochs fantastiques dessinés par nos lointains ancêtres. Il court, s’arrête, gratte le sable. Semblant un peu désorienté, peut-être ébloui par la lumière vive, surpris par la clameur, il parait presque perdu au milieu de ce cercle dont il ne peut s’échapper.
La pièce peut commencer.
Le premier acte est celui des tercios de piques. Le matador et ses peones (sorte d’assistants)
agitent leurs capes pour provoquer l’animal afin d’observer sa manière charger, tourner, chercher l’adversaire. Cette phase d’observation permet de le jauger, d’en apprécier le comportement, la vivacité, et peut-être la bravoure. A ce moment il parait encore redoutable et les peones ne s’y trompent pas, souvent obligés de sauter derrière la balustrade pour échapper à sa fureur sauvage.
Puis entrent le picador, port altier d’un garde moyenâgeux, monté sur son cheval protégé d’une épaisse carapace comme une armure, les yeux masqués pour lui éviter toute peur face à l’impressionnant taureau. Le principe est ici de faire charger le cheval pour que le cavalier lui enfonce une pique dans l’échine. L’animal s’arrête, souffle, gratte le sol, semble hésiter, regardant à droite et à gauche en basculant son énorme tête, puis finit par s’élancer jusqu’au contact. Le choc est brutal. Tête baissée il pousse, encore et encore, dans un affrontement sauvage destiné à éprouver sa détermination autant qu’à réduire sa puissance. Le public frémit tout en commentant le courage de la bête et la précision du picador. S’il rate, il est abondement hué ou sifflé. S’il pique précisément avec puissance, il est applaudi.
Le premier choc passé, déjà le sang coule abondement, et le taureau blessé est alors excité par les peones pour permettre au picador de se replacer pour la deuxième pique, sous le regard avertit du Président de la Corrida qui décide si la blessure est alors suffisante ou s’il faut y revenir une troisième fois… Puis le picador se retire.
Vient ensuite le tercio de banderilles. À pied, les banderilleros s’élancent vers le taureau, esquivent au dernier instant ses redoutables cornes, et plantent, par paires, leurs bâtons colorés au garrot. Le geste est rapide, acrobatique, spectaculaire. La foule applaudit. Le taureau, lui, ralentit.
Arrive alors le dernier acte dramatique de la corrida : le matador revient seul engoncé dans son habit de lumière brodé d’or, muleta rouge à la main et épée prête. Commence ici une danse étrange. L’homme aux allures de danseuse appelle la bête, l’attire, la fait passer au plus près de son corps. Une passe. Puis une autre. Main droite, main gauche, par l’avant par l’arrière, comme une sorte de tango sensuel avec le taureau affaibli qui continue de charger avec l’énergie du désespoir. Il y a dans cet affrontement, mais en est-ce vraiment un, plutôt une chorégraphie, quelque chose de fascinant : la précision du geste, la sensualité des mouvements, la disproportion entre le petit homme féminisé et la masse virile de la bête, la proximité des cornes, cette danse qui semble enlacer la mort sous les « olés » du public tandis que le taureau affaiblit commence à trébucher sur le sable ocre de l’arène.
Puis vient enfin l’estocade. Le silence tombe brutalement sur le public. Huit mille personnes retiennent leur souffle. Le matador se dresse face au taureau la tête basse, ajuste son geste, et s’élance. L’épée pénètre entre les épaules de l’animal. Le public se lève dans un râle primaire, applaudit si le geste est réussi - épée enfoncée jusqu’à la garde - ou à contrario hue s’il est raté. Il attend une mort nette, immédiate, que les pattes de l’animal fléchissent, que la masse vacille et le taureau s’effondre rapidement.
Mais ce n’est pas toujours le cas du premier coup. Le matador doit souvent s’y reprendre à deux fois avec l’épée, et si cela n’est pas encore fatal, utiliser un pic à enfoncer derrière la tête de l’animal pour l’achevé sous les yeux d’un public à la fois déçu et fasciné par tant de cruauté.
Enfin, telle une délivrance, la mort finit toujours par arriver. Une vibration collective saisit alors les gradins. Les arènes explosent en applaudissement comme pour relâcher la tension. Le toréador salut, espérant un signe de reconnaissance du Président, peut-être une oreille, ou deux, ou la queue de la victime si le spectacle est jugé exceptionnel. Les foulards s’agitent alors.
Sans plus de délai, deux chevaux attelés viennent évacuer le cadavre en le trainant sur le sable, laissant derrière lui une flaque de sang aussitôt nettoyée par des opérateurs zélés.
L’après-midi peut alors continuer. Un autre taureau entre. Puis un autre. Six corridas, six fois le même cérémonial, à chaque fois vingt minutes de beauté, de violence, d’émotions, et de mort ritualisée.
On quitte les arènes, un peu troublés. Un peu gêné d’avoir regardé. Plus encore d’avoir été fascinés, en se demandant si nous sommes aussi de ceux-là ? Avec le sentiment d’avoir approché la « Mort dans l’après-midi » si justement décrite par Hemingway : mélange dérangeant de courage, d’esthétique, de tradition et de cruauté qui empêche, une fois sorti des arènes, de savoir exactement ce à quoi nous avons réellement assisté.



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