Nous nous laissons gagner par l'indolence de Chinguetti. Écrasée de chaleur, la petite cité semble retenue dans une sieste sans fin. Rien ne presse ici. À pas mesurés, nous quittons donc notre auberge et traversons l’oued ensablé séparant la ville « moderne » du cœur historique. En arrière-plan le grand erg de l’Adrar se dresse comme un océan dont les vagues sableuse envahissent insidieusement les ruelles. Le silence est seulement troublé par le crissement du sable sous nos pas.
La vieille ville se dévoile dans un enchevêtrement de murs bas en pierres brutes. Un dédale de venelles ensablées serpente entre les maisons, dont les portes basses obligent à se courber comme pour franchir un seuil vers un autre temps. Ici tout semble figé dans une époque où les caravanes rythmaient encore la vie des habitants.
Nous arrivons devant l’une des bibliothèques familiales de Chinguetti, celle de la famille Melainine. Un homme d’une cinquantaine d’années nous accueille dans la petite cour intérieure. Sous une chevelure ondulée, ses yeux souriants éclairent un long visage sympathique à la peau tannée. Après quelques mots échangés nous le suivons vers une petite salle attenante. Pour y pénétrer, il ouvre une étroite porte de bois à deux battants, fermée par la traditionnelle serrure à penne de bois. En guise de clé, une baguette dentelée de pointes métalliques, que l’on glisse habilement dans la rainure et que l’on remonte en secouant un peu. Geste ancestral qui donne déjà le sentiment d’entrer dans un coffre à secrets.
La pièce est modeste : des murs nus, deux armoires métalliques, une petite table sur laquelle sont disposés quelques manuscrits de différentes tailles, comme des trésors fragiles. Nous nous installons autour, le silence s’installe presque naturellement. Notre hôte ouvre alors un premier livre, manuscrit religieux du 12ème siècle aux pages jaunies, sur lesquelles se développent de fines lignes d’écriture parfaitement régulières. Il raconte l’érudition des calligraphes des temps anciens : la religion bien sûr, mais aussi la poésie, la philosophie et la science reportées avec soin dans ces ouvrages. Au fil des pages, l’histoire de cette cité savante qui fut, avec Ouadane, l’un des grands carrefours intellectuels de l’Afrique
saharienne.
Son évocation des caravanes pour Tombouctou, Tindouf ou pour La Mecque nous transporte. Cinquante-sept jours de voyage pour atteindre Tombouctou, presque deux lunes de marche sur le dos des méharis, à travers dunes, regs et ergs, pour commercer, apprendre, échanger idées et savoirs.
On essaie d’imaginer ces érudits, scribes appliqués à retranscrire leur vision du monde pour qu’elles ne s’envolent pas avec le vent du désert. Et l’on est impressionné par la précision de cette écriture manuscrite parvenue jusqu’à nous, capacité éphémère à une époque où, sans lunettes, la perte d’acuité visuelle ne permettait pas au rédacteur d’exercer son art bien longtemps.
Et que dire de ces petits livres de voyage rangés dans des étuis de peau polychromes, histoire de pas perdre ce lien avec la culture ou la religion, même lors des grandes méharées ?
De retour dans la rue, la lumière crue nous saisit. Quelques enfants s’approchent timidement, puis leurs rires éclatent lorsqu’on leur répond. Le jeu s’installe, sans langue commune, mais les mains, les regards et les sourires suffisent à ces moments d’humanité.
Sous le ciel brûlant de Chinguetti, la magie continue d’opérer. Le temps semble suspendu, comme si la ville elle-même nous invitait à rester un peu encore.
Le soleil décline désormais, donnant au paysage les couleurs chaudes magnifiées par le sable doré. Nous prenons le 4x4 pour remonter l’Oued vers la mosquée Aber, cœur de la très ancienne Chinguetti aujourd’hui totalement ensablée et désertée par ses habitants. Moment de grâce absolu que cette nouvelle promenade à remonter le temps. Emotion de marcher dans ce village abandonné, dévoré par les sables, ou quelques résistants tentent de préserver cette petite mosquée comme un phare battu par le sable et le vent.
Le soleil se couche maintenant. Nous revenons vers notre Auberge. Chinguetti semble se réveiller. Les femmes s’installent pour discuter à même le sol devant les maisons. Les hommes rentrent vers leurs foyers. Les minuscules boutiques s’allument. La vie reprend après une nouvelle journée brulante.