vendredi 7 novembre 2025

Entre deux rives

 

Le bateau quitte le port de Tanger dans un souffle grave.
Au son des sirènes, les amarres se détendent, l’eau s’ouvre entre la coque et le quai.
Dans le sillage du navire, l’Afrique s’éloigne, chargée de chaleur et de visages. Et déjà le continent s’efface.

Face à nous, l’Europe. Si proche qu’on la devine.
Entre les deux, ce mince ruban océanique, passage symbolique entre deux mondes, deux tempos, deux respirations.
Fort d’un supplément d’âme africain, on quitte l’improvisation du quotidien, cette liberté brute où chaque geste compte, et l’on se prépare à retrouver nos repères : la ligne droite des trottoirs, la ponctualité des horloges, la tiédeur rassurante de ce que l’on appelle “normalité”.

Quand les roues du pick-up touchent le sol andalou, c’est comme un atterrissage en douceur après une long vol.
L’air est plus frais, les couleurs plus sages. On sent l’ordre revenir, avec lui une certaine distance au monde.
Nous gagnons une hacienda blanche et silencieuse, perdue au milieu des oliviers.
Une cour intérieure, des murs chaulés, des plantes grasses qui retiennent la lumière.
Le calme après la poussière. L’endroit semble hors du temps.
Les tableaux jaunis fixent des scènes d’un autre siècle, les meubles cirés craquent comme pour rappeler leur âge. Et dans ce décor un peu rococo, il y a quelque chose d’étrangement familier. Peut-être le souvenir d’enfant d’un Zorro de sieste d’été, d’un monde de capes et d’ombres. On se sent à la fois étranger et chez soi, comme si la route, avait fini par créer un autre type d’habitude : celle d’être toujours un peu ailleurs.

L’entrecôte est trop cuite, mais le vin a le goût du repos.
Autour de la table on se refait le film : la piste qui se perd dans le sable, la chaleur du vent, les regards croisés dans les marchés, la nuit dans le désert.
Tout cela semble déjà loin, et pourtant brûle encore.

Dehors, le pick-up se repose.
Il porte les traces du voyage comme des blessures de guerre. C’est curieux comme on s’attache à ces autos. Comme le navigateur à son bateau. Ils deviennent un peu un prolongement de soi. On le ramène à la maison, on le réparera, on l’améliorera, et on repartira un jour.


mercredi 5 novembre 2025

Même pas mieux avant !

 

Je vous parle d’un temps où l’aventure se mesurait à l’aune de l’inconnu, plutôt qu’en notifications sur les réseaux sociaux. Les années 80. Celles de nos vingt ans, de notre légèreté et de nos rêves de grand large. 
Nous partions alors vers le sud, vers le Maroc puis l’Afrique, à bord de voitures improbables, 2CV ou Renault 5 usées, les autos de la liberté de notre jeunesse. Pas d’autoroute en Espagne, juste des routes sinueuses bordées de platanes et d’odeurs d’huile chaude, des panneaux défraîchis, et parfois un chien couché au milieu de la chaussée. Le dépaysement commençait dès le passage des Pyrénées.

Le vaste monde s’ouvrait à nous. Pas de téléphone portable, pas d’internet, pas de GPS. Nous roulions avec des cartes pliées vingt fois, tachées de café, que nous ouvrions à chaque carrefour pour retrouver une direction à l’aide d’une boussole. Et lorsque nous nous perdions, l’imprévu faisait partie du charme.
Encore étudiants, nous avions peu de moyens. Mais nous avions l’envie, la curiosité, l’enthousiasme et l’audace. Une tente légère, un camping-gaz cabossé, une pelle, deux plaques de désensablage, quelques pièces et outils dans le coffre.
Nous dormions sous les étoiles, mangions des sardines à même la boîte, allumions des feux de camps et nous lavions tout nu dans les oueds.
Le Maroc s’ouvrait alors comme un livre d’images : les odeurs d’épices dans les souks, le bleu des portes à Chefchaouen, les montagnes de l’Atlas à gravir en seconde. Puis les étapes magiques en Algérie, Niger, Mali, Bourkina : bivouac à Tamanrasset, arrivée sur Agadez comme une victoire après la longue traversée du Sahara, Niamey, Ouagadougou, Gao… C’était le temps de la découverte, de la débrouille et de la confiance en soi, en l’autre, en la « route ».

40 ans sont passées. Ce n’était pas mieux avant, mais le monde a tellement changé que nous ne pouvions l’imaginer. Pourtant, cette aventure Africaine n’est finalement pas si différente de celle de nos 20 ans, sauf évidemment les moyens dont nous disposons et le plaisir de partager tout cela avec vous au quotidien. Je me surprends à constater que le même esprit nous anime. La même curiosité naïve de découvrir ce qui se cache derrière la dune, au creux d’un oued, et au contact des gens. 
Au fond, l’aventure ne change pas de visage : elle se nourrit toujours d’une curiosité insatiable, d’un goût du risque maîtrisé, de confiance en soi, et de l’acceptation de sortir de sa zone de confort en gérant les imprévus comme des opportunités de vivre de belles histoires.

Alors, pour les jeunes, et aussi les moins jeunes, lecteurs de cette chronique, n’hésitez pas à partir. Pas forcément loin, pas forcément longtemps, mais partez vraiment. Pas besoin de rallyes organisé type 4L trophy ou trophée des Gazelles, ni de sponsor sur la portière. Ouvrez des cartes, faites des check-lists, emportez des carnets de note, quelques outils, et tracez votre propre chemin. Faites confiance à la route et à la bienveillance des rencontres. Laissez-vous surprendre. Vous verrez, l’aventure, c’est simplement ça ! Et si le moteur tousse un peu, si la poussière vous colle aux lèvres, tant mieux. Vous saurez alors que vous êtes vivants.

Quant à moi, très égoïstement, pourvu que ça dure longtemps !


mardi 4 novembre 2025

Les sables du pouvoir

Nous laissons derrière nous le Sahara occidental, vaste étendue où l’histoire et la géopolitique s’entremêlent dans un silence sablonneux et salé. Difficile d’imaginer, au premier regard, que ce désert minéral ait été le théâtre d’enjeux aussi brûlants. Et pourtant. Entre l’Espagne, le Maroc et le Front Polisario, ce territoire a longtemps été disputé avant d’être annexé par le Maroc lors de la célèbre « Marche verte » de novembre 1975. Cinquante ans plus tard, les signes de cette commémoration jalonnent la route emblématique de cet immense territoire.
Les villages que nous traversons se parent de drapeaux rouges frappés de l’étoile verte. Les façades repeintes, les trottoirs balayés, les ronds-points décorés de portraits royaux. Tout respire la ferveur officielle, jusqu'à l'éclairage des mosquées. 
En entrant de Boujdour une fantasia s’organisent : alignement de cavaliers en tenues traditionnelles sur une piste poussiéreuse, fusils levés vers le ciel, sabres scintillants au soleil. Leurs montures s’élancent au galop, dans un chaos orchestré, avant de s’arrêter net dans un claquement d’acier et une salve synchronisée.
Toujours étonnantes, ces manifestations de nationalisme. Où qu’elles se déroulent. Fierté viscérale d’appartenir à une communauté. Volonté d’enracinement qui dépasse souvent la simple raison.
Ici, en arrière du décor, plus au sud, d’autres réalités rappellent la fragilité de ces territoires conquis. Des villages entiers, construits de toutes pièces dans les années 1980 pour “coloniser” le désert, sont aujourd’hui à l’abandon. Alignements de maisons en parpaings rongées par le vent, poteaux électriques sans fil, citernes vides. L’océan, pourtant proche, n’apporte guère de salut. Ici rien ne pousse, rien ne vit.

Sur le trait de côte, quelques cabanes de fortune abritent des pêcheurs, parfois des migrants venus du Mali, du Sénégal ou de Guinée, échoués là en attente d’un improbable passage vers le Nord. Silhouettes de zombis, conditions de vie indignes, mais encore debout, encore vivants.

Et pourtant, malgré ce contraste saisissant, on comprend la valeur symbolique de cette terre. La notion de territorialité garde ici tout son sens. Pour le Maroc, cette bande immense est bien plus qu’un désert. C’est un prolongement identitaire. En la regardant sur la carte, on mesure l’ampleur de cette conquête silencieuse : 2 300 kilomètres entre Tanger et la Mauritanie, dont la moitié de cet immense territoire longeant l’océan. Une colonne vertébrale de sable et de vent, reliant le Nord méditerranéen à l’Afrique noire.

(Photos améliorées par IA) 


lundi 3 novembre 2025

Comme un fil invisible


Le voyage touche à sa fin, mais la route s’étire encore. Encore trois mille cinq cents kilomètres vers le nord, comme une longue respiration avant le retour à la maison. On a beau avoir atteint nos objectifs, l’esprit reste en alerte tant qu’on n’est pas rentrés. Comme les alpinistes lors de la redescente après un sommet, on reste vigilants, concentrés, avec ce mélange de fatigue douce et d’énergie tranquille des missions accomplies.
Les derniers jours d’un grand voyage ont souvent cette saveur particulière, mélange de relâchement et de lucidité. On roule plus sereinement, mais on reste attentifs. Le paysage défile alors comme une succession de souvenirs encore chauds, dans le ronronnement du moteur, fidèle compagnon de toutes ces émotions.

Puis soudain la route se couvre de nuages de sauterelles jaunes grosses comme des petits oiseaux qui s’envolent à notre arrivée et s’écrasent contre la voiture avec le bruit sec de grêlons. L’une des dix plaies d’Égypte, version saharienne, s’abat sur le pick-up. On ralentit tandis que les impacts marquent le pare-brise, la calandre et le radiateur. 

Et les kilomètres défilent. Le pick-up tourne comme une horloge. Pas de hâte, juste la sensation du mouvement, le plaisir de rouler, de se déplacer. Ce flux qui relie les moments et les lieux. C’est cela aussi le voyage : pas seulement le but, mais le déplacement lui-même. La monotonie devient alors précieuse, presque musicale. Dans le ronron mécanique, le roulement des pneus sur la route, le souffle du vent, le défilement du paysage adoucit la « tension » des étapes passées. 

Les grands voyages par la route ont cette vertu unique : les étapes d’approche et de retour ne sont pas des transitions, mais des chapitres à part entière. Elles préparent et prolongent l’aventure en l’enrichissant. Elles offrent le temps nécessaire pour que le corps et l’esprit se réaccordent, et tissent le fil invisible de la prochaine aventure...


dimanche 2 novembre 2025

Il faut bien remonter

Flo est repartie par avion. La rentrée l’appelle, la vie « normale » aussi. Son énergie et sa bonne humeur va nous manquer. Bruno et moi poursuivons par la route, 4 500 kilomètres plein nord pour rentrer à la maison.
 
Petite alerte mécanique hier où le moteur est passée plusieurs fois en mode dégradé : perte de puissance et limitation du régime à 2000 tours. Aïe ! S’il faut rentrer comme ça, on n’est pas rendu… Nous échafaudons toutes les hypothèses pour conclure à un probable défaut de carburant : purge du filtre, nettoyage des capteurs, remplacement du gas-oil, additifs de nettoyage des gicleurs. Il semble que le problème soit fixé. Malgré la fatigue, notre vaillant pick-up tourne de nouveau rond. 

52 °C indique le thermomètre extérieur. Devant nous, la ligne droite vibrant dans la chaleur s’étire à l’infini. Le désert recule lentement. Pourtant les mirages se forment encore comme des promesses qui s’évaporent.
Dans le vieil auto-radio tourne une cassette de notre adolescence : Eye in the sky d’Alan Parson. Coolitude absolue. Et les images qui reviennent en rafales : Chinguetti, Ouadane,  l’Adrar, les pistes sans fin, les soirs d’auberge et de bivouac, et le goût du thé brûlant. La beauté brute du désert s’est imprimée dans notre imaginaire comme des négatifs photos. On parle peu, chacun plongé dans son film intérieur. Les souvenirs défilent plus vite que le paysage, avec cette impression d’avancer à rebours de l’espace-temps.

Nous rejoignons la ligne de chemin de fer Zouerate – Nouadhibou avec le secret espoir d’y croiser le plus long train du monde. Mais seulement un petit convoi. Ce sera pour une prochaine fois. Car il y en aura certainement…

Le poste frontière de Guerguerate approche. L’air est lourd, toujours saturé de poussière. Une petite file de camions déglingués s’étirent comme des chenilles fatiguées. On avance, arrêt après arrêt, sourire aux lèvres, papiers à la main. La “faune” du passage est toujours la même : guides improvisés, enfants au regard trop adulte. Une dernière signature, un tampon, une barrière qui s’ouvre dans un grincement métallique.
Puis vient le no man’s land. Quelques kilomètres d’absurde entre deux nations. Ici, tout semble suspendu, illégal, presque irréel.
Enfin la frontière marocaine. A peine mieux que du côté Mauritanien, sans la faune mais toujours dans une confusion savamment organisée, comme pour crâner devant les voyageurs. Simplement agaçant, mais nous le prenons avec le sourire pour ne pas compliquer ce qui pourrait être si simple !

Le goudron s’améliore, les panneaux plus nets. On retrouve des stations-services dignes de ce nom. On a quitté l’Afrique noire. La face deux de la cassette joue Niel Young. Le ciel se couvre, la température redevient supportable. On se tait, fatigués, mais heureux. Rien ne nous presse plus vraiment. Juste profiter de la route, rester concentrés jusqu’à la maison où nous pourrons taper le clap de fin de cette aventure.

samedi 1 novembre 2025

Nouakchott !

La lumière décline sur l’Atlantique comme une braise au ralenti. Sur la plage de Nouakchott, les pirogues multicolores rentrent de la mer dans un ballet de cris et d’écume. Leurs coques colorées et fatiguées, décorées de symboles et de promesses, glissent sur la vague avant de s’échouer dans un bouillonnement de sable et d’eau. Les moteurs s’éteignent, mais le tumulte continue : celui des hommes, du vent, des mouettes, de la vie.
Les pêcheurs sautent à l’eau, leurs silhouettes découpées dans l’or du soir. Ils tirent les embarcations à bras d’homme, dans un effort commun qui résonne comme un vieux chant de marins. Le sable brûle, le sel colle à la peau, les voix se mêlent en un dialecte d’embruns et de fatigue. Sur les charrettes rouillées et bringuebalantes, les poissons ruisselants reflètent la lumière du couchant, comme autant d’éclats d’argent échappés de la mer.
Puis vient le marché. Un monde à part. Un lieu où les sens vacillent. L’air y est dense, saturé d’odeurs marines et de chaleur animale. Sous un soleil impitoyable, on découpe, on pèse, on crie, on troque. Le jus de poisson s’infiltre entre les planches, les mouches s’abattent en nuées, les femmes, drapées de tissus éclatants, écaillent à la chaîne avec une précision mécanique. La beauté brute côtoie le difficilement supportable. L’Afrique dans sa vérité nue : vivante, bruyante, odorante.

Au centre-ville, un autre labyrinthe nous attend : celui des souks. Enchevêtrement d’allées de terre battue, de bâches déchirées, de toits de tôle, où la chaleur stagne comme une nappe invisible. Les ruelles sentent la poussière, l’eau croupie et la menthe séchée. Chaque regard est une invitation. Les voix s’interpellent, les rires éclatent et l’on finit par ne plus savoir si l’on avance ou si l’on tourne en rond dans ce dédale inextricable.
Dans les halles couvertes, la lumière se fait rare. Quelques rais filtrent à travers les fissures des toits, dessinant sur les visages des éclats de cuivre et d’ombre. On étouffe un peu, mais on continue, fascinés par l’ambiance un peu oppressante et la promiscuité des lieux. Ici, tout s’achète, se vend et se réinvente dans une fausse confusion.
Quand enfin on ressort, la morsure du soleil nous agresse. Pourtant l'océan n’est jamais loin. Et la ville lui doit tout : sa nourriture, son souffle, son âme. Une ville rude, mais étrangement magnétique. Là où l’Afrique finit, et où s’ouvre l’Atlantique.


vendredi 31 octobre 2025

Sur les rives du fleuve Sénégal

Nous touchons au but du troisième objectif de cette aventure avec une délectation tranquille. L’odeur de l’eau, si particulière, précède toujours sa présence. Elle flotte dans l’air avant même qu’on ne voie scintiller ses reflets. Après 7 600 kilomètres de routes, de pistes, de poussières et de mirages, nous arrivons sur les rives du grand fleuve Sénégal. Un frisson parcourt notre équipe : celui du but atteint, partagé entre fierté et gratitude.
Ici, tout change. L’Afrique est plus douce, plus charnelle, plus généreuse, presque exubérante. Après les étendues minérales et muettes de l’Adrar, c’est comme un choc sensoriel. Les marchés regorgent de fruits, de légumes, de tissus éclatants. Les visages sont plus ronds, les rires sonores, les pas plus assurés. Les silhouettes féminines s’enroulent dans des pagnes chamarrés, dansent avec la lumière, certaines portant sur leur tête avec élégance sans équivalent, et les enfants, partout, surgissent en éclats de joie. Cette Afrique semble vouloir compenser, par sa générosité, la rigueur du désert que nous venons de quitter. Le yin après le yang, la chair après l’os.

Nous prenons le temps de regarder vivre cet environnement fluide et animé. 
À Boghé, la place du marché s’étire sous un soleil presque doux. Odeurs de poissons, de fruits mûrs et de charbon tiède. Des voix s’interpellent et se répondent. Tout semble à la fois désordonné et parfaitement en place. Les femmes lavent leur linge dans le canal, agenouillées dans la lumière. Leurs gestes sont précis, rythmés, presque cérémoniels. Les enfants s’ébattent tout près, éclaboussant les reflets dorés. Plus loin, des cultivateurs s’activent dans les rizières, pieds dans la boue, visages attentifs, comme si la terre ici parlait à leurs mains.

L’eau généreuse et nourricière rafraîchit les corps et apaise les âmes. On comprend pourquoi les civilisations naissent au bord des fleuves.
Nous espérions croiser les hippopotames, peut-être un crocodile glissant entre deux rives. Ce sera pour une autre fois. Le temps, une fois encore, nous rattrape. Mais l’essentiel est là. Le fleuve nous a offert ce que nous étions venus chercher, sans que nous sachions vraiment le formuler. Peut-être tout simplement un but de voyage. Nous nous y laissons bercer, heureux d’avoir franchi bien plus qu’une étape géographique.  


jeudi 30 octobre 2025

L'odeur de l'eau

Nous quittons peu à peu le Sahara profond. D’abord discrètement. Comme une lente métamorphose, le paysage s’assouplit. Dans l’air flotte quelque chose de différent, une douceur presque imperceptible. Les dunes s’effacent, les paysages bruts s’adoucissent, puis un oiseau, comme un signe de renaissance après des jours d’immensité minérale.

Les herbes réapparaissent, maigres, tenaces, d’un vert timide mais bien réel. Puis viennent les premiers pâturages, quelques arbustes, des acacias plus denses. Et les villages enfin. Quelques cases, encore des tentes, un puits, des silhouettes. Boubou au vent, les hommes, vêtus de bleu, marchent avec cette allure tranquille de ceux qui savent composer avec le temps. Les femmes, drapées de tissus chamarrés, redonnent des couleurs aux scènes de vie comme des instantanées sur papier glacé. Et les volées d’enfants qui surgissent en nuées joyeuses, bras levés et visages souriants à notre passage.

Plus loin quelques troupeaux de vaches paissent lentement au bord de la route, contraste saisissant avec les chèvres faméliques de l’Adrar. Des oiseaux bâtissent leurs nids dans des buissons plus verts, comme si le printemps venait s’installer ici. Et puis soudain une odeur. D’abord imperceptible, puis comme évidence. L’eau ! L’abondance qui revient.

Maintenant, à chaque entrée et sortie de village, les postes de police se succèdent. Des barrières peintes à la main, des cabanes de tôle, des hommes au regard tour à tour curieux ou simplement lassés. Nous avons appris la chorégraphie : sourire, descendre la vitre, tendre les copies de passeport avant même qu’on les demande. Souvent, cela suffit. Jusqu’à Aleg et le carrefour poussiéreux vers Boghé. Un policier négligé demande notre assurance. Après inspection elle est prétendument expirée. Une arnaque évidemment. Je joue le rôle du « bad cop » qui monte le ton, Bruno celui du gentil qui calme le jeu. Après trente minutes de palabres, Bruno me demande de sortir de la guérite. Tout sourire il nous rejoints quelques minutes plus tard à la voiture :

-       - T’as payé combien ?

-        - Rien du tout.

-         - Alors quoi ?

-       -  J’ai prétexté l’énervement du frère gravement malade que je conduis pour un dernier grand voyage avec son épouse…

-       -  Et alors ?

Alors arrive vers Flo un des policiers pour se confondre en excuses. Après une accolade avec Bruno, et une chaude poignée de main à mon attention, il nous rend les documents et nous souhaite bonne chance. Grosse rigolade à suivre.

Le soir descend. Le vent se fait plus humide, la lumière plus dense. A quelques dizaines de kilomètres s’écoule le fleuve Sénégal. Ligne de vie, frontière, promesse d’un autre monde.

Le Sahara s’efface derrière nous comme un rêve.


 

mercredi 29 octobre 2025

Vers le grand fleuve

Nous quittons « le camp boisé » de l’Œil du Sahara avec une pointe de nostalgie. Il y a dans ce lieu une vibration particulière, comme si la terre y respirait encore la mémoire du monde. Les cercles concentriques de la structure de Richat, vus du ciel, évoquent une empreinte cosmique laissée par un dieu géologue. Au sol, ce ne sont que dunes, cailloux et silence, mais un silence si dense qu’il résonne. 
Nous reprenons la piste, le cœur un peu serré, laissant derrière nous Ouadane puis Chinguetti, ces cités de pierres et de savoir, suspendues hors du temps. Nous partons avec des étoiles plein les yeux, convaincus que nous ne quitte jamais vraiment le Sahara.

La route vers le sud-est s’enfonce dans la plus grande beauté vierge du monde. Tout ici se décline en nuances de roches, de sable et de lumière : noir, brun, ocre, ambre, miel, cuivre, rose parfois quand le soleil baisse un peu sur l’horizon. Le désert se déploie en une succession de perspectives si parfaites qu’on en oublierait de respirer. L’immensité n’a plus de repères, et l’on se perd avec délectation dans cet océan fossile ou les villages ont disparu depuis longtemps. Seuls quelques nomades résistent ici avec rien, dans des huttes de branchages et de paille, ou des tentes parfois protégées du vent par des murs de pierres.
En une journée, nous parcourons ce que les anciens méharistes mettaient douze jours à franchir. Dans notre vieux pick-up nous filons comme hypnotisés par ce ruban découpant le paysage en 2 parties égales. De loin en loin quelques acacias maigres et tenaces résistent encore à ces conditions extrêmes. L’air vibre de chaleur, les mirages dansent, et l’esprit s’abandonne à ce rythme primordial. On ne pense plus, on ressent. C’est cela, peut-être, la vraie traversée : ce moment où l’on devient soi-même un fragment éphémère du paysage.

Quand enfin surgit Tidjikja, et le nom “Auberge Sahara” peint en bleu sur le vieux portail en fer, un sourire nous échappe. Ironie douce : dans ce pays sans bornes, toutes les auberges semblent porter le nom de l’immensité qui les dépasse. Celle-ci n’est qu’un simple carré de murs en banco au bord de la rue principale.
Le vent du soir se fait plus doux et balaie la terrasse. La morsure du soleil s’efface avec la tiédeur du crépuscule.
Assis à même le sol, nous regardons le ciel se teinter d’indigo et la demi-lune s’éclairer. Rien à ajouter. L’eau chaude fume doucement et le monde semble s’arrêter au chant du Muezzine. 

Demain nous verrons peut-être le fleuve Sénégal. 



mardi 28 octobre 2025

Dans l'oeil du Sahara

Nous quittons Chinguetti par le lit de l’oued. Cap à l’est ! La piste, invisible à l’œil nu, n’existe que sur le GPS de Bruno, mince fil numérique confirmé par quelques traces éphémères au cœur d’un désert sans balise. Devant nous, cent quarante kilomètres de silence et de matières minérales à l’état brut : alternance hypnotique de dunettes, plages de graviers, champs de pierres brûlantes, et ces immenses étendues de sable ondulant où le regard se perd, la lumière brouille les contours du réel, et l’espace se dilue dans une perspective sans plus de verticalité. À force d’avancer, on entre dans une autre dimension, comme si notre progression se confondait avec la marche de l’univers. Et pourtant nous n’avions rien pris d’autre qu’une grande bouffée d’absolu…
Fort heureusement, notre vaillant pick-up se montre souverain dans cet environnement exceptionnel. 

L’arrivée sur Ouadane tient du mirage : la cité de pierre brune apparaît soudain, accrochée à sa falaise, au-dessus d’un oued asséché. La vieille mosquée domine les ruines. C’est ici que débute la « rue des quarante savants », jadis artère vivante d’un centre de culture et de savoir, quand les grandes caravanes transsahariennes faisaient halte entre Tombouctou et Marrakech. Aujourd’hui, le vent s’y engouffre en soulevant la poussière du temps.


Et notre route continue, plus à l’est encore, vers l’Œil du Sahara, la spectaculaire structure géologique de Richat. Quarante kilomètres de diamètre en trois cercles concentriques, comme les remparts naturels d’un trésor au milieu du désert. Longtemps, on crut à un cratère d’impact de météorite. C’est en réalité une merveille géologique née du soulèvement de la terre elle-même, spirale minérale que Saint-Exupéry contemplait depuis le ciel avant d’imaginer sa planète du Petit Prince.
Grace aux indications précises du GPS nous trouvons la première passe, un étroit corridor entre sable et pierre. Nous pénétrons dans le premier cercle, vaste plaine granuleuse où, à notre grande surprise, le sol craquelé témoigne d’anciennes pluies. Un peu plus loin, tel un miracle de la nature, un petit lac aux reflets dorés miroite sous le soleil où un échassier solitaire a trouvé son royaume. Et pourtant aucune végétation ne semble prendre racine ici. Nous contournons prudemment pour éviter l’ornière boueuse. 
Puis vient la deuxième passe, longue rampe sablonneuse avant de plonger dans le second anneau : encore des lacs sur des gravières arides dans ce désert cosmique.
La troisième passe nous entraîne vers le cœur. Descente vertigineuse sur une pente sableuse entre des rochers noirs. En bas, le sol devient pierreux, plus ferme, et le panorama s’ouvre sur un cercle parfait de falaises, une enceinte naturelle à 360°. Au centre, un promontoire rocheux permet d’en découvrir complètement le panorama. Au Sud et à l’Ouest scintillent quelques petits lacs comme des éclats de diamant. Vision de genèse, beauté à pleurer, silence de commencement du monde, émotion absolue. Nous venons d’atteindre le deuxième objectif de cette aventure.

Le soleil descend maintenant sur l’horizon. Il est temps de bivouaquer. Nous avions entendu parler du “camp boisé” où Théodore Monod venait retrouver parfois son épouse lors de ses méharées dans l'Adrar. En contrebas, une oasis apparaît que nous rejoignons rapidement : quelques acacias, deux puits creusés à même le sable, l’eau affleurant à moins de deux mètres. C’est bien là. Nous y installons notre camp pour la nuit. Autour de nous, le désert respire. Et dans la clarté des étoiles du Sahara, on jurerait sentir la présence paisible de Théodore.






dimanche 26 octobre 2025

La Magie de Chinguetti

Nous nous laissons gagner par l'indolence de Chinguetti. Écrasée de chaleur, la petite cité semble retenue dans une sieste sans fin. Rien ne presse ici. À pas mesurés, nous quittons donc notre auberge et traversons l’oued ensablé séparant la ville « moderne » du cœur historique. En arrière-plan le grand erg de l’Adrar se dresse comme un océan dont les vagues sableuse envahissent insidieusement les ruelles. Le silence est seulement troublé par le crissement du sable sous nos pas.
La vieille ville se dévoile dans un enchevêtrement de murs bas en pierres brutes. Un dédale de venelles ensablées serpente entre les maisons, dont les portes basses obligent à se courber comme pour franchir un seuil vers un autre temps. Ici tout semble figé dans une époque où les caravanes rythmaient encore la vie des habitants.

Nous arrivons devant l’une des bibliothèques familiales de Chinguetti, celle de la famille Melainine. Un homme d’une cinquantaine d’années nous accueille dans la petite cour intérieure. Sous une chevelure ondulée, ses yeux souriants éclairent un long visage sympathique à la peau tannée. Après quelques mots échangés nous le suivons vers une petite salle attenante. Pour y pénétrer, il ouvre une étroite porte de bois à deux battants, fermée par la traditionnelle serrure à penne de bois. En guise de clé, une baguette dentelée de pointes métalliques, que l’on glisse habilement dans la rainure et que l’on remonte en secouant un peu. Geste ancestral qui donne déjà le sentiment d’entrer dans un coffre à secrets.
La pièce est modeste : des murs nus, deux armoires métalliques, une petite table sur laquelle sont disposés quelques manuscrits de différentes tailles, comme des trésors fragiles. Nous nous installons autour, le silence s’installe presque naturellement. Notre hôte ouvre alors un premier livre, manuscrit religieux du 12ème siècle aux pages jaunies, sur lesquelles se développent de fines lignes d’écriture parfaitement régulières. Il raconte l’érudition des calligraphes des temps anciens : la religion bien sûr, mais aussi la poésie, la philosophie et la science reportées avec soin dans ces ouvrages. Au fil des pages, l’histoire de cette cité savante qui fut, avec Ouadane, l’un des grands carrefours intellectuels de l’Afrique
saharienne.
Son évocation des caravanes pour Tombouctou, Tindouf ou pour La Mecque nous transporte. Cinquante-sept jours de voyage pour atteindre Tombouctou, presque deux lunes de marche sur le dos des méharis, à travers dunes, regs et ergs, pour commercer, apprendre, échanger idées et savoirs. 
On essaie d’imaginer ces érudits, scribes appliqués à retranscrire leur vision du monde pour qu’elles ne s’envolent pas avec le vent du désert. Et l’on est impressionné par la précision de cette écriture manuscrite parvenue jusqu’à nous, capacité éphémère à une époque où, sans lunettes, la perte d’acuité visuelle ne permettait pas au rédacteur d’exercer son art bien longtemps. 
Et que dire de ces petits livres de voyage rangés dans des étuis de peau polychromes, histoire de pas perdre ce lien avec la culture ou la religion, même lors des grandes méharées ?

De retour dans la rue, la lumière crue nous saisit. Quelques enfants s’approchent timidement, puis leurs rires éclatent lorsqu’on leur répond. Le jeu s’installe, sans langue commune, mais les mains, les regards et les sourires suffisent à ces moments d’humanité.
Sous le ciel brûlant de Chinguetti, la magie continue d’opérer. Le temps semble suspendu, comme si la ville elle-même nous invitait à rester un peu encore.

Le soleil décline désormais, donnant au paysage les couleurs chaudes magnifiées par le sable doré. Nous prenons le 4x4 pour remonter l’Oued vers la mosquée Aber, cœur de la très ancienne Chinguetti aujourd’hui totalement ensablée et désertée par ses habitants. Moment de grâce absolu que cette nouvelle promenade à remonter le temps. Emotion de marcher dans ce village abandonné, dévoré par les sables, ou quelques résistants tentent de préserver cette petite mosquée comme un phare battu par le sable et le vent.

Le soleil se couche maintenant. Nous revenons vers notre Auberge. Chinguetti semble se réveiller. Les femmes s’installent pour discuter à même le sol devant les maisons. Les hommes rentrent vers leurs foyers. Les minuscules boutiques s’allument. La vie reprend après une nouvelle journée brulante.


Vers Chinguetti

Nous quittons Akjoujt, anciennement Fort Repoux, laissant derrière derrière-nous une ville de poussière rousse pour s’engager dans un décor qui flirte avec l’irréel. La route file vers Atar en longeant le Grand Erg Occidental. Un vent d’est soutenu balaie le désert en pulvérisant des bouffées de sable doré dans l’air brûlant. Au sol, ces bourrasques viennent lécher l’asphalte dans de formidables arabesques, au point parfois de l’effacer entièrement. Comme si la nature voulait reprendre ses droits sur ce mince ruban de civilisation. Le paysage devient alors fantasmagorique : dunes mouvantes, ciel orangé, herbes sèches, rochers noirs, lumière blanche saturant l’atmosphère.
Puis le paysage change et l’air se nettoie avant la montée vers Atar. Nous traversons deux oueds où l’eau s’écoule. Tel un miracle de la nature, la végétation retrouve alors ses couleurs fraîches magnifiées par le contraste avec l’aridité minérale de l’environnement.

À Atar, nous retrouvons Ahmed, ce “vieil ami” croisé lors d’un précédent voyage. Les retrouvailles s’annonçaient chaleureuses… jusqu’au moment où il comprend que nous n’aurons pas besoin de ses services cette fois-ci. Son intérêt s’évapore aussitôt, remplacé par une politesse distante. En catimini il glisse à Flo, dans un chuchotement mi-amusé, mi-acide, que “les hommes français sont des menteurs”. Sentence sans appel d’une relation intéressée où les grands écarts culturels et économiques se télescopent.

Nous quittons Atar par une passe étroite montant dans un spectaculaire couloir rocheux. Très raide, la piste grimpe vers un vaste plateau rocailleux. Les montagnes s’ouvrent en entailles géantes, offrant des perspectives de Grand Canyon saharien. Les couches de roche semblent s’être superposés au fil des millions d’années pour composer une scène grandiose, sans artifices. Salissant l’air immobile, un imposant nuage de poussière s’élève derrière le pick-up lancé à vive allure sur la piste de graviers.

Un détour s’impose par le site de Fort Sagane. Perché sur son éperon noir, battu par les vents, il fut un refuge de prédilection pour Théodore Monod avant d’être le théâtre du film « Fort Sagane ». Une enceinte carrée de murs de pierres pose ce lieu d’exception hors du temps. On comprend immédiatement pourquoi l’explorateur avait élu domicile ici : sobriété absolue, minéralité parfaite, sensation d’infini, silence. Aussi loin que porte le regard, un horizon de pierres brûlantes où la terre semble fondue sur des reliefs spectaculaires. À quelques pas, des peintures rupestres témoignent d’une présence humaine ancienne, bien antérieure aux caravanes et aux explorateurs : silhouettes animales, scènes de vie. Ici s’épanouissait autrefois une vallée fertile. Sans doute l’esprit de nos ancêtres habite-t-il encore ces paysages d’une magnifique désolation.

Nous reprenons la route. La lumière de fin d’après-midi se fait plus douce. Le soleil rasant étire devant nous l’ombre de notre pick-up, comme aspiré vers la cité mythique. Chinguetti se devine avant de se voir, appelée par l’imaginaire et ses promesses. Puis apparaît enfin le château d’eau posé sur les dunes blondes comme une vision de mirage qui ne s’évapore pas. Nous y sommes ! Premier objectif de cette aventure atteint. 

L’air du soir se rafraîchit doucement, Demain, nous tenterons de percer quelques secrets de ce lieu unique.





samedi 25 octobre 2025

De Nouhadibou aux portes de l'Adrar

Notre arrivée à Nouadhibou est une immersion immédiate, sans transition, dans ce que l’on appelle ici l’Afrique noire. La ville nous enveloppe d’un chaos vivant. de nuits, nous descendons l’avenue principale dans un slalom permanent : voitures sans phares déboulant de nulle part, piétons marchant sur la chaussée comme s’il n’y avait ni trottoir ni règle, ânes tirant des charrettes bringuebalantes, motos surgissant à contresens. Ballet déroutant, mais étrangement fluide, où, malgré la pénombre, chacun semble trouver sa trajectoire au dernier moment.
Le GPS nous guide vers la ville basse, dans les quartiers en terre battue, jusqu’à l’Auberge Sahara de Fanta. Retrouvaille chaleureuse avec cette femme qui nous avait accueillis, Didier et moi, lors de notre voyage à moto l’an dernier. Elle ouvre sa maison, très simple aux voyageurs de passage avec un large sourire et cette générosité si naturelle. Le dîner, préparé avec soin, est tout aussi simple et délicieux. Autour de la table, nos vies se racontent. La sienne, ancrées dans ce sable mauritanien malgré le décès récent de son mari, et les nôtres, façonnées par d’autres horizons. Un échange sans jugement, teinté d’écoute, de curiosité et de sourires.

Au matin, nous quittons Nouadhibou par la route qui longe la mythique ligne du train minéralier venant de Zouerate. Nous espérions croiser ce convoi légendaire : plus de deux kilomètres de wagons chargés de minerai de fer glissant à travers le désert. Manque de chance, nous n’étions pas au bon horaire.

Cap plein sud. La route coupe la plaine jusqu’à Chaami, ville née de la ruée vers l’or saharien. Tout ici semble construit à la hâte, comme posé sur le sable. Amoncellement de baraques faites de bric et de broc, autour d’une rue commerçante au pied d’une petite mosquée. Le souffle brûlant venu de l’Adrar nous écrase. 44 °C au thermomètre. Nous nous arrêtons dans une gargote. Au menu, un plat de riz partagé avec des hommes enturbannés dans leurs chèches, silhouettes de western touareg. Ils entrent et sortent de la pièce comme dans un saloon poussiéreux. Pas d’alcool, bien sûr, mais du thé à la menthe, dense, sucré, servi trois fois selon la tradition. Certains s’étendent, repus et silencieux, sur des nattes pour la sieste, en attendant que le soleil baisse un peu.

Nous reprenons la route vers l’est, en direction de l’Adrar. Les kilomètres défilent dans un décor d’aridité totale. Quelques acacias tordus et clairsemés donnent au paysage des allures de savane. De loin en loin, de magnifiques champs de dunes ondulent comme un océan doré. 48 °C à l’extérieur, 28 à l’intérieur avec la clim à plein régime. Et pourtant, nous sommes déjà mi-octobre. Puis, surprise du désert, quelques pousses vertes tapissent par endroits le sol d’une couleur délicate, presque irréelle, preuve fragile et éphémère d’une pluie récente.

La route semble sans fin jusqu’à Akjoujt, étape du soir. Derrière nous, le soleil décline, noyé dans une atmosphère étouffante. La lumière devient blanche, crayeuse, comme si les couleurs s’étaient diluées dans un monde devenu soudain monochrome. Nous arrivons à la nuit tombante, saturés de chaleur. Le thermomètre indique toujours 44°. L’image de Tintin et l’étoile mystérieuse me vient alors à l’esprit.



vendredi 24 octobre 2025

Sous le tropic de Guerguerat

Nous sommes désormais trois à bord. Le pick-up avale la route vers un sud de plus en plus minéral. « Tropique du Concer » (comprendre évidemment Cancer) indique un panneau rouillé bardé de stickers de voyageurs sur le bord de la route. Le soleil est haut et la chaleur intense. Mais rien ne signale ce passage, sinon, peut-être, un léger changement dans la lumière – plus blanche, plus dure – et la sensation que ce voyage prend une nouvelle dimension, comme le franchissement d’un cap pour un navigateur.

Le paysage évolue lentement. Les longues plaines de sable laissent place à des étendues de pierres, brun rouge ou gris cendre, que les rafales polissent depuis des millénaires. Puis des reliefs rocheux sculptés par le vent émergent comme dans un poudroiement de neige légère. On se croirait sur Mars. Par endroits, d’anciens tracés serpentent à côté de la route : les restes d’une piste balisée de petits kerns dressés sur des buttes rocheuses, balises d’un autre âge pour ceux qui cherchaient leur chemin avant l’asphalte.
Soudain, au détour d’un oued apparemment desséché, une improbable tache brillante. Petite mare éphémère d’eau turquoise, bordée d’herbes maigres. Quelques oiseaux s’y rassemblent pour se désaltérer. Moment de grâce, presque irréel. Puis la route reprend sa monotonie.
Le thermomètre marque 37 °C. La ruban d’asphalte, parfaitement rectiligne, se perd dans un miroitement d’air chaud. Aucun camion, aucune trace de vie humaine. Et cette impression de rouler sur une carte en train de s’effacer sous le soleil.

Enfin apparaît, le poste-frontière de Guerguerat entre le Maroc et la Mauritanie. Baraques délavées, barrières tordues, et, à notre grande surprise, une file de véhicules poussiéreux qui patientent dans la chaleur. Une trentaine de voitures, coincées à côté d’une colonne de poids lourds. Il va falloir être patients.
Dans cette jungle inextricable, la nonchalance des douaniers Marocain n’a d’égale que la gentillesse des Mauritaniens. 
Heureusement bien aidé par Oumar, notre passeur, les formalités s’enchaînent, d’une guérite à l’autre, dans un désordre savamment organisé. Papiers, tampons, signatures… Et la traversée du fameux no man’s land. Quelques kilomètres de piste bosselée, parsemée d’épaves, de pneus et de plastiques brulés par le soleil. Moment et lieu étrange que ce passage, à la réputation très souvent exagérée.

Trois heure et demie pour finalement entrer en Mauritanie au coucher du soleil. Direction
Nouadhibou. 
Une nouvelle Afrique commence.