dimanche 24 août 2025

Un vendredi soir à Roissy - CDG

 

Vendredi soir. Comme tous les jours l’aéroport de Roissy Charles De Gaule vibre comme si le monde s’y donnait rendez-vous avant de s’éparpiller à nouveau dans les airs. 
Sous les voûtes de verre et de métal, l’air chargé d’un mélange de parfums, de sons et d’attentes suspendues. Et tous les panneaux lumineux qui déroulent leurs ailleurs : New-York, Pékin, Johannesburg, Brasilia, Séoul, Singapour… Chaque destination s’affiche comme une invitation au rêve. Chaque numéro de vol comme une promesse. Sous la nef, comme celle d’une cathédrale, les voyageurs lèvent les yeux vers ces constellations électriques telles des navigateurs vers les étoiles.

Dans les files devant les comptoirs d’enregistrement, on devine des vies entières : costume fatigué d’un homme d’affaire en partance, éclats de voix d’une famille aux valises trop pleines, complicité d’un couple en route vers sa lune de miel… Dans les allées le sol résonne du concert de roulettes qui donnent le tempo à cette chorégraphie planétaire. Les haut-parleurs scandent leur « last call » comme des incantations. Et dans toute cette agitation on rit, on soupire, on s’exaspère.

Vers les salles d’embarquement le scintillement des boutiques, où brillent parfums, chocolats et bouteilles comme des trésors. 
Mais c’est derrière les larges baies vitrées que l’émotion se concentre. A l’extérieur, dans le soir tombant sur le tarmac, le ballet parfaitement réglé de la logistique au sol et des avions dont les fuselages captent les dernières lueurs du soleil. Et leurs dérives multicolores aux couleurs du port d’attache. 
Chaque décollage, rythmé tels des étoiles filantes par les feux clignotant des avions, est un élan qui emporte avec élégance les rêves murmurés dans l’aérogare.

De l’autre côté, dans le hall des arrivées, l’air chargé d’attente où les regards se fixent sur la porte automatique, comme sur une scène où les êtres aimés vont enfin réapparaître. Et lorsque que paraissent enfin les silhouettes familières, les sourires, les étreintes, l’émotion palpable des retrouvailles.

Ainsi va la vie le vendredi soir à l’aéroport Roissy-CDG. Et moi je rentre à la maison.



jeudi 21 août 2025

Saïgon la trépidante

En arrivant à Saïgon la chaleur tropicale, épaisse, moite, vous enveloppe. Elle entre en vous, se glisse dans chaque pore de la peau, collante comme un teeshirt mouillé. Ici on ne respire pas seulement l’air, on l’avale, le mâche. Et dans ce bain tropical, la ville dévoile son animation trépidante, infatigable, vibrante comme un grand corps qui n’aurait jamais besoin de sommeil.

Sur les larges avenues, comme dans les ruelles étroites où l’ombre se faufile entre les murs, déferle sans fin le flux des motos. D’innombrables deux-roues, bourdonnant comme des essaims d’abeilles. On frôle, on zigzague, on devine la trajectoire de l’autre. Et pourtant, de cette apparente anarchie naît une étrange harmonie. Le chaos devient ballet. Le tumulte devient musique. Les klaxons sont des notes dans une partition improvisée.
Sur ces selles s’écrit la vie quotidienne de ce pays en pleine transformation : une famille entière sur la même machine, une montagne de fruits ficelées au porte-bagages, une échelle accrochée sur le côté. Tout est transportable. La moto est l’âme de Saigon : rapide, multiple, fluide.

Les grandes avenues brillent de mille sun lights, traversées de néons, de vitrines scintillantes, d’hôtels aux façades prétentieuses. Mais il suffit de tourner dans une ruelle pour basculer dans un autre univers : de minuscules boutiques vendant toutes les mêmes sandales, les mêmes tissus, les mêmes ventilateurs.
Et à chaque coin de rue des effluves de cuisine titillent vos papilles. La street food n’est pas un simple repas, elle est la respiration même de la ville : dans la fumée bleue des grillades, dans le bouillon parfumé d’une soupe, dans la dentelle croustillante d’un beignet.
Les odeurs se mêlent, se superposent : coriandre, citronnelle, caramel, piment rouge.
Et l’on s’assoit sur ces petits tabourets en plastique crasseux, au ras du trottoir, au bord du flot des motos comme devant la scène d'un grand théâtre. Manger dans la rue, c’est communier avec la cité. 

Au détour de ses méandres, on finit par croiser le grand fleuve Dong Nai. Large, presque impassible. Ses berges bruissent de vie, ses flots portent encore des jonques de bois, silhouettes presque anachroniques ballottées par les sillages des navires commerciaux. Ici, le passé et le présent se mélangent au gré des courants. 

Et dans tout cela, les visages. Les regards. Les sourires. Comment ne pas être saisi par cette gentillesse, cette douceur qui se dégage des Saïgonnais ? On pourrait croire qu’un peuple meurtri par tant de guerres porterait sur lui le poids de la rancune. Mais non. De la colonisation française à la guerre civile, des bombes américaines aux déchirements politiques, les cicatrices se sont muées en résilience.
Le sourire vietnamien n’est pas une politesse de façade, il crée un lien indéfectible avec ce peuple. 



mercredi 20 août 2025

... comme au ciel !

 
À bord du bel A350, nous filons vers Hanoï. Trente-trois mille pieds, dans un azur limpide. L’air semble nous appartenir. Loin sous l’appareil, quelques nuages bourgeonnent, comme des massifs de coton flottant paresseusement au-dessus de la mer Noire. Leurs ombres glissent sur les flots, dessinant d’éphémères continents imaginaires qui s’effacent au gré du vent. Le tumulte des hommes est loin. Seul demeure le souffle des moteurs qui propulse la machine à près de neuf cents kilomètres à l’heure.
Vu d’ici, le monde paraît tellement plus beau. Les blessures terrestres disparaissent sous l’harmonie des formes. Les cicatrices des villes, les routes encombrées, les brouhahas et tensions géopolitiques se dissolvent dans une perspective élargie. C’est peut-être cela le véritable privilège du vol : changer d’échelle, prendre de la hauteur,  et découvrir que là-haut la beauté l’emporte sur le chaos.

J’ai toujours aimé voler. Les avions sont pour moi des machines à rêves. Ils adoucissent le monde en donnant à chacun la possibilité de se hisser au-dessus des frontières, des distances, et parfois même des peines. Ils offrent une échappée hors du quotidien, une promesse d’ailleurs, un frisson d’infini.
J’ai donc aussi appris à voler pour le plaisir, sur des appareils légers. Pas de sièges inclinables, pas d’écrans individuels ni de cabines pressurisées. Seulement une verrière, un cockpit exigu, quelques cadrans, et l’air.
Le premier vol solo demeure gravé comme une initiation. Le moteur vrombit, l’herbe de l’aérodrome défile, et soudain, un frisson : les roues quittent la terre. À ce moment précis une frontière invisible est franchie et tout devient possible. La sensation est incomparable. La machine réagit au moindre geste. Le manche, les palonniers, tout semble prolonger le corps. Dans une incomparable sensation de liberté, on vire, on monte, on descend, comme si l’on dessinait soi-même les lignes invisibles du ciel. L’horizon se déploie à 360 degrés, les perspectives se dilatent tandis que le monde se contracte sous vos pieds.
Ce qui m’a toujours fasciné dans le vol n’est pas seulement la technique, mais avant tout la liberté qu’il procure. Aller d’un point à un autre par le chemin le plus court. La ligne droite, pure et simple, comme une vérité élémentaire. Ou bien simplement zigzaguer au gré de sa fantaisie dans l’air du matin.
Voler, c’est aussi se détacher du temps. Là-haut, les minutes s’étirent différemment. Le ciel n’a pas d’horloge ; il se mesure en luminosités changeantes, en nuages qui naissent et s’effilochent, en vents qui caressent ou bousculent. Et puis il y a la part du rêve. Passer au-dessus d’un relief, longer une côte découpée, survoler des fleuves et vallées… 

Chaque vol est un récit, une épopée miniature où le pilote se fait conteur de paysages. Et le ciel n’est pas seulement un espace physique, mais un état d’âme. C’est là que l'on retrouve, peut-être, une part d’éternité.


vendredi 15 août 2025

Du maelstrom aux forces telluriques...

Nous poursuivons notre pérégrination vers l’ouest, longeant le littoral breton comme on suit un fil d’Ariane gravée dans la roche. À chaque détour le paysage s’ouvre, dévoilant des perspectives à couper le souffle. Les abers apparaissent soudain, estuaires intimes où l’océan, d’une limpidité parfaite, telle une respiration profonde, va et vient au gré des marées. Les eaux se parent de vert émeraude ou d’acier, reflétant un ciel changeant, tantôt doux et ouaté, tantôt sombre et tourmenté.
Une force invisible nous attire. Ce n’est pas un simple cap géographique, mais comme si une boussole intérieure nous guidait vers un bout du monde. Le chemin nous mène naturellement jusqu’au phare du Conquet, dressé à la pointe ultime du continent européen. Sa silhouette massive et immobile semble immuable, tandis qu’à ses pieds l’océan compose des arabesques mouvantes, puissants maelströms éphémères dessinant de fascinants tourbillons, comme pour signifier qu’ici s’arrête le monde des hommes et commence celui des océans et leurs mystères.
Le regard se perd dans l’horizon. Au-delà, l’Amérique se cache derrière des milliers de milles marins. On essaie d’imaginer nos lointains ancêtres face à cette immensité. Que pouvaient-ils bien concevoir ? Voyaient-ils une frontière infranchissable ou la promesse d’un ailleurs ? Les vagues, en se brisant, semblaient-elles porter des messages d’îles invisibles ou d’êtres fabuleux ?
Pour tenter de comprendre, nous décidons de rendre visite aux esprits de ces hommes et femmes d’un autre âge. Direction Carnac, dans l’intérieur des terres, où l’histoire ne se lit pas dans des livres, mais dans la pierre. Les alignements de menhirs se dressent là depuis des millénaires, figés comme une armée silencieuse dans de vertigineuses perspectives. Et les dolmens, tels des portes vers d’autres mondes, signaux adressés à l’univers ou aux esprits.
Dans le vent qui court entre les pierres, on croit percevoir un souffle ancien. On devine la ferveur de ceux qui, bien avant nous, cherchaient à dialoguer avec l’invisible, à inscrire leur passage dans l’éternité. 

Entre force tellurique et appel insondable de l’océan, la Bretagne nous aura enchanté de sa nature exceptionnelle


mercredi 13 août 2025

Dentelle Bretonne

La côte nord de la péninsule se plisse et se replie comme une dentelle sur l’Atlantique. Chaque avancée de granit mord la mer, chaque anse en retient l’onde. La roche dessine des arabesques, ourlées de mousse, comme si le temps avait brodé pierre par pierre un col somptueux à la Bretagne.
Entre deux caps, des criques émeraudes s’ouvrent comme des secrets. L’eau y dort parfois, d’un vert profond, jusqu’à ce qu’un rayon s’y glisse et l’allume de lumière vive. 
Plus loin, les brisants éclatent, blancs et rageurs, contre des pointes noires. Leur grondement se mêle au souffle du vent, vaste et libre. 
Dans les anses, de petites grèves de sable blanc se nichent, comme si la mer avait oublié là quelques éclats d’été.
Le ciel, ici, n’est jamais le même deux fois. Les nuages se gonflent en choux-fleurs aux reflets dorés, et l’océan devient une toile mouvante, peinte de gris ardoise, de bleu roi, de vert de jade. Les contrastes se succèdent, brusques, comme les humeurs de ce pays.
À quelques pas de la mer, la terre se découpe en parcelles serrées, bordées de murets de pierre sèche où s’adossent de somptueux massifs d’hortensias. Boules bleues, roses ou blanches, gonflées de sel et de lumière, elles apportent au granit une tendresse inattendue. Aux entrées des villages, aux carrefours anciens, ou sur des promontoires battus par le vent, des croix de granit érigées, solides et silencieuses. Gardiennes du temps et du temple, elles veillent sur la mémoire des lieux et sur ceux qui passent.
Les villages, eux, se dressent comme des forteresses : maisons de granit aux toits sombres, alignées pour défier les bourrasques et protéger les leurs. Les gens d’ici portent la marque de cette nature. Ce pays les a rendus résistants, parfois rebelles, mais fidèles à ceux qui gagnent leur confiance.
Et puis, il y a la route. Ce ruban qui longe l'océan, s’accroche aux corniches et s’enroule autour des caps. Chaque virage ouvre une nouvelle fenêtre : phare planté dans l’écume, plage fine comme un sourire, pointe qui fend l’horizon. On y roule comme on respire : avec l’envie de voir ce qui vient après, avec la certitude que chaque détour est une promesse.


mardi 12 août 2025

Sur la route

Partir en van, c’est franchir un seuil invisible. On quitte le quotidien pour glisser vers une dimension parallèle où les aiguilles de l’horloge semblent ralentir. D’abord, il faut réapprivoiser le véhicule : trouver où poser la cafetière pour qu’elle ne bascule pas dans les virages, ranger les objets pour qu’ils ne sonnent pas trop sur les bosses de la chaussée et les retrouver à portée de main. Et n’emporter que le nécessaire, rien que le nécessaire. 
 
Le moteur ronronne, une vibration rassurante se propage dans l’habitacle, il est temps de partir.
Les premiers kilomètres gardent encore un parfum d’habitude : on vérifie la route, on pense à la prochaine étape. Puis, presque sans s’en apercevoir, on glisse dans un autre rythme… ou plutôt dans un non-rythme. La vitesse n’est plus une contrainte mais une respiration. Chaque virage ouvre une scène nouvelle : un champ d’herbes hautes qui ondule, un hameau endormi aux volets entrouverts, l’éclat argenté d’une rivière qui serpente sous les arbres, l’horizon irisé de l’océan. Chaque arrêt devient une halte sensorielle. On coupe le moteur et le silence prend toute la place, juste troublé par le chant des oiseaux, l’écoulement d’un ruisseau ou le souffle du vent dans les branches. On s’assoit sur le marchepied, un mug entre les mains, et on se laisser aller à ne rien faire d’autre. L’odeur de terre humide après une averse,  la chaleur du soleil sur le ruban d’asphalte, l'air iodée de la corniche, la texture rugueuse du bois d’une table de pique-nique.

Le voyage devient une parenthèse. Les contraintes disparaissent. Les horaires se dissolvent. On dort quand la nuit tombe, on mange quand la faim se fait sentir. Le monde semble s’élargir depuis ces quelques mètres carrés sur roues. Paradoxe étonnant qui libère l’esprit : l’espace intérieur se dilate, le temps se fait fluide. On n’empile plus les minutes, on accumule les instants.
Dans cette bulle roulante, le présent devient souverain. On s’émerveille d’une lumière dorée de fin de journée ou de l’ambiance d’une place de village. Il n’y a plus de “demain” ni “d’après”, juste un “maintenant” que l’on étire au maximum.

 



mercredi 6 août 2025

Pompe à feu !

 

S’approcher de l’auto est déjà une émotion. Ses formes à la fois tendues et galbées sont une invitation au péché. Ouvrir la porte et se faufiler dans le baquet est déjà un passage à l’acte. L’odeur de la machine m’envahit, à la fois brute et sensuelle. Celle des vieux cuirs et des hydrocarbures millésimés. Effleurer le volant en bois avec les gants de course, le regard capté par tous les compteurs ronds du tableau de bord d’un autre âge, tels des montres précieuses à la vitrine d’un horloger.
Tourner la clé, activer la pompe à essence, donner deux coups sur l’accélérateur et presser le bouton « start » ! Le petit déclic net qui précède le réveil de la bête, puis le grondement brutal, assourdissant, annonçant la personnalité sauvage de la machine tandis que les aiguilles des paramètres moteurs se stabilisent. Le gros V8 Ford de 5 litres, gavé par le carburateur quadruple corps, déchire soudainement le calme de l’atelier de ses borborygmes viscéraux à faire vibrer même les plus indifférents aux émotions mécaniques.
Pied gauche sur l’embrayage très dur, j’enclenche la première, savourant la fermeté de la boîte mécanique, précise, sèche, sans concession. 
À peine relâchée la pédale d’embrayage très directe, la Ford Cobra Shelby Daytona 1964 bondit en avant avec une agressivité palpable. Le moteur au couple énorme ne demande qu’à grimper rageusement dans les tours, chaque rotation de l’aiguille du compte-tours s'accompagnant d’un grondement puissant à travers les échappements latéraux.
Les passages de vitesse deviennent alors jubilatoires. Le levier court, rigide, parfaitement guidé, transmet sans filtre le mouvement précis de la transmission. Tout comme la direction très directe. Rétrograder pour le plaisir à l’entrée des virages de la départementale, avec juste la pointe d’agressivité nécessaire pour déclencher des explosions sonores accompagnées de gerbes de flammes bleutées jaillissant latéralement, spectacle brut et fascinant illuminant la route dans la pénombre tombante.
La rigidité exceptionnelle du châssis tubulaire en acier chromoly s'affirme à chaque courbe, offrant une tenue de route sans faille pour un pilotage incisif, nerveux, exaltant. Les suspensions très fermes équipées d’amortisseurs réglés pour la performance me renvoient directement toutes les aspérités de la chaussée, amplifiant le sentiment fusionnel avec la voiture. Solidement harnaché dans le siège-baquet en cuir noir, je ressens chaque transfert de masse, chaque infime vibration, intimité mécanique dans ce corps à corps avec l’auto. Et j’essaie d’imaginer les sensations ressenties par les vrais pilotes, à 300km/h dans la ligne droite des Hunaudières lors des éditions des 24h du Mans 1964 et 65. Quelle bravoure aussi !
La campagne défile rapidement autour de moi, succession de courbes serrées, de montées et descentes typiques de notre bocage. Le moteur crache maintenant sa puissance sans retenue, les pneus larges crissent à chaque prise de virage audacieuse, tandis que mon cœur accélère à l'unisson de cette ivresse mécanique. Je suis ailleurs. Seul compte alors le plaisir indicible de maîtriser cette machine de légende.


mardi 1 juillet 2025

Volcanique !

 

Magnifique journée de fin juin, annoncée comme caniculaire, et nous voilà partis à l'assaut du mythique Puy-de-Dôme à vélo. À peine six kilomètres d'ascension, mais un dénivelé brutal de 600 mètres avec une pente maximale à 16% ! Beau défi sportif sur ce pain de lave dominant majestueusement la chaîne des Puys, paysage somptueux semblant tout droit sorti d'un décor de Jurassic Park.
La route, exceptionnellement ouverte aux cyclistes pour l'occasion, est strictement réservée aux 400 participants. L’atmosphère est à la fois exaltante et légèrement intimidante, subtil mélange d'excitation et d'appréhension qui accélère le pouls avant même les premiers coups de pédale. Très rapidement, la pente se durcit, dépassant les 10%, et l’effort devient palpable. Le corps entre alors dans une danse exigeante : le rythme cardiaque augmente pour irriguer puissamment les muscles sollicités. Chaque inspiration apporte son flux d'air parfumé de blés murs remontant de la vallée, chaque expiration chasse le stress accumulé. Mes jambes tournent en cadence régulière, telles un métronome intérieur qui rassure et équilibre parfaitement l'effort et la douleur.
Psychologiquement, tout mètre gagné est une petite victoire. La concentration sur l'instant présent évite de ressentir l'intensité totale de l'engagement et repousse les limites perçues de mon endurance. L'étroite route serpente élégamment autour du massif en colimaçon vers la droite, dévoilant progressivement sur ma gauche un panorama vertigineux. La vue s’ouvre sur les volcans éteints aux cônes parfaits recouverts de prairies luxuriantes. Les bruits de la nature environnante, chant des oiseaux et léger bruissement de l’air, offrent une bande sonore apaisante qui soutient mentalement l’intensité physique.
Par erreur je n'ai pas pris de repère kilométrique au départ, ignorant donc la distance exacte qui me sépare du sommet. Je pédale alors sans réfléchir, totalement immergé dans une sorte d'état méditatif où le corps en mouvement communique directement avec mon esprit. La sueur perle abondamment, rafraîchissant ma peau chauffée par le soleil ardent. Dans mon effort, je dépasse de nombreux cyclistes, surpris moi-même par la régularité presque hypnotique de ma progression.
Bientôt, les encouragements chaleureux d'une foule enthousiaste réunie au sommet accueillent les arrivants. Ce soutien inattendu stimule une dernière libération d'endorphines provoquant un moment d’euphorie un peu hors du temps.
La ligne est passée. Dans un état second je poursuis mon chemin sur le sentier étroit parcourant la crête du dôme, savourant chaque seconde supplémentaire comme un bonus. Moment de contemplation des perspectives à perte de vue, prolongeant cet instant unique de satisfaction de l'effort accompli.


jeudi 12 juin 2025

Dans la tête de Léonard de Vinci

La visite du Clos Lucé, à Amboise, nous plonge dans le monde extraordinaire de Léonard de Vinci. 
Imaginez un esprit qui, au lieu de fonctionner en ligne droite, fait des loopings, des vrilles, des ricochets. Tandis que nous essayons d’avoir des tiroirs bien rangés – les maths ici, l’art là, les recettes de cuisine ailleurs – Léonard semblait disposer d’un seul et immense espace décloisonné, où la peinture discutait avec l’anatomie, la mécanique et les oiseaux.
Avait-il aussi une faculté extra-temporelle ? Tandis que Florence dessinait des madones, lui disséquait des cadavres pour comprendre le sourire de Mona Lisa. Et pendant que d’autres peignaient des batailles, lui rêvait de machines volantes, de sous-marins et de ponts mobiles. C’est comme si chaque idée le conduisait à une autre, sans véritable hiérarchie. Un vol d’oiseaux l’inspirait autant qu’un traité d’Euclide. Il notait, dessinait, questionnait. Dans ses étonnants carnets, les équations côtoient les croquis, les réflexions sur le débit de l’Arno, et des fulgurances poétiques : « Le mouvement de l’eau ressemble à celui des cheveux » ou encore, « Une fois que tu auras goûté au vol, tu marcheras à jamais sur terre les yeux tournés vers le ciel. »

Sa singularité tenait aussi sans aucun doute à son insatiable curiosité. Il ne voulait pas seulement savoir comment les choses fonctionnaient, mais pourquoi elles étaient belles. Pour lui, l’art et la science se confondaient et devaient révéler les lois secrètes de la marche de la nature et du monde.
Léonard vivait dans une sorte de bouillonnement intellectuel, préférant sans doute la question à la réponse, non par distraction, mais par enthousiasme. Contraste saisissant entre l’attention aux moindres détails de ces tableaux, chef-d ’œuvres magistraux, et ses carnets presque brouillons griffonnés frénétiquement dans son écriture à l'envers, histoire d'y ajouter une touche de mystère et de fantaisie.
Dans la tête de Léonard, chaque idée était une promesse. Aurait-il croisé Jules Verne dans un autre espace-temps que leur rencontre eut produit non seulement l’extraordinaire, ils en étaient coutumiers, mais peut-être le surnaturel.

Quittant le Clos Lucé, nous déambulons dans les ruelles d’Amboise. A quelle époque sommes-nous déjà ?

samedi 31 mai 2025

5 jours, 5 cols : le Tourmalet


Petite boule au ventre ce matin au moment d’enfourcher la bicyclette. M’attendent 19 km d’ascension, 1400 m de dénivelé avec un pente maxi à 13% et un finish à 11, jusqu’au sommet du Tourmalet perché à plus de 2100 m. Le pinacle du cyclisme pyrénéen hors catégorie ! 

Aucun doute sur mon mental, je suis déterminé comme jamais et assez confiant après les ascensions précédentes, notamment celle d’hier sur l'Aubisque. Mais la crainte d’une défaillance physique toujours possible au terme de cette intense aventure sportive de 5 jours. Ce serait vraiment dommage.
Allez, ne t’écoute pas trop et vas-y me souffle la petite voix intérieure.

Partir est une délivrance. Le corps se met en mouvement, l’oxygène irrigue le cerveau, et l’esprit se détend.
Déjà 7 km jusqu’à Barèges. La sortie du village est rude et je sens une contracture dans le mollet gauche. C’est drôle comme cela prend alors de l’importance. Se relâcher, changer un peu de position, passer en danseuse pour s’étirer. Et ne plus y penser…
Encore 10 km d'ascension. Le paysage s’ouvre sur la perspective de super-Barèges à mi-chemin du sommet. A cette heure matinale, encore peu de cyclistes dans cette montée légendaire. J’en dépasse plus que je ne me fais dépasser. Pas la peine d’essayer de s’accrocher. A quoi bon ? Je suis dans mon rythme et ce challenge est uniquement personnel.
En entrant dans Super-Barèges je manque de trébucher sur une pierre que je n’avais pas vue sur la chaussée. Le pneu crisse et la roue avant fait une embardée. Même pas tombé ! Mais je crois voir une déchirure sur l’enveloppe. Merde, j’ai bien une chambre à air mais pas de pneu de rechange. Ce serait vraiment trop bête de devoir s’arrêter pour raison technique. Un peu préoccupé je continue en surveillant le petit morceau de caoutchouc qui s’est arraché. Plus que 5 km de lacets spectaculaires. D’un côté la montagne brute et minérale, de l’autre le vide. La roche brille sous le soleil déjà ardent, donnant au paysage une touche de magie. Sur le revêtement dégradé, des peintures de guerre au nom des champions du Tour de France. Je profite du moment dans une sorte d’euphorie, maintenant certain d’atteindre mon but.
Les 400 derniers mètres à 11% sont comme une sorte de toboggan à l’envers. Pédaler en danseuse tel un forcené jusqu’au panneau d’arrivée pour ne pas repartir en arrière. Poser le pied enfin comme sur une terre promise, lever le nez, et profiter d’une perspective XXL où serpente le ruban d’asphalte, fantasmes de bien des cyclistes. Instant de grâce.

Et de 5 !

jeudi 29 mai 2025

5 jours, 5 cols : l'Aubisque

 
Petite nuit, perturbée par des songes étranges. L’Aubisque s’annonce comme un sacré morceau : col hors catégorie perché à 1700 m, au terme d’une montée de 16,5 km, 1200 m de dénivelé, et une pente maxi à 13% ! Là se sont écrit quelques pages légendaires de la Grande Boucle. Il va falloir y aller sans peur, et surtout ne pas flancher, ce qui signifie pour moi monter d’une seule traite sans poser le pied à terre.

Déjà 6 km de grimpette à mon rythme, 11-12 km/h, moitié moins que les champions. Mais ça va. Je dépasse quelques grimpeurs solitaires et me fait avaler par un groupe de jeunes cyclistes visiblement très affutés accompagnés d’une voiture d’assistance à la couleur de leurs maillots. Du très sérieux apparemment.

10 km jusqu’au sommet indique le panneau, pour un dénivelé annoncé à 13% sur le prochain km. Pas de surprise, c’était anticipé. Moment de vérité qui a habité mes rêves. Passer la difficulté en gérant l’effort sans se mettre dans le rouge. Car derrière il restera 9 km d’ascension entre 8 et 10%, avec un petit répit à mi-parcours dans le village de Gourette. Je passe en danseuse, essayant de ne pas me contracter. Ma fréquence de rotation est assez faible mais ça passe (bien). J’en suis presque surpris, même si le cardio atteint des sommets. Puis la route reprend une pente plus raisonnable de 8%. Je ne suis pas cramé, retrouve mon rythme normal et un certain bien-être dans la gestion de l’effort. A cet instant je sais que ça va le faire. Plus aucun doute ne m’habite et je profite du moment. Je sais qu’il me reste plus ou moins ¾ d’heure d’engagement. Alors je lève un peu le nez pour profiter du paysage en format XXL. 
Passé Gourette on entre dans le monde minéral à l’état brut. Cimes scintillantes encore partiellement enneigées sur fond de ciel cristallin. Celui des alpinistes et des aviateurs que j’aime temps. Sur mon vélo je suis aussi dans cette dimension
Le dernier km en est presque facile. Le sommet apparaît comme un eldorado ! J’y suis.

Et de 4
!


mercredi 28 mai 2025

5 jours, 5 cols : Le Soulor

 

Depuis Argeles Gazos, un peu plus de 19 km, 1000 m de dénivelé avec une pente maxi annoncée à 11%.

« Arrivée 5 km » indique le petit panneau jaune. Pente à 8,5%. Je suis pas mal. Cardio à 155. Presque « facile ». Devant moi un petit groupe de Hollandais, si j’en crois leurs maillots orange, que je rattrape doucement. Puis au détour d’une courbe à droite, un véritable mur se dresse devant nous. Pas long apparemment, mais raide. Très raide. Chez les Hollandais c’est l’hécatombe. La moitié du groupe met pied à terre. En les voyants je ne peux m’empêcher de penser aux débâcles des Légions Romaines dans Astérix & Obélix.
C’est mon tour. Le Garmin indique 9, puis 10, 11 et 12% pour quelques dizaines de mètres. En danseuse sur le plus petit rapport, je m’arrache comme un damné. A la limite de la rupture je passe le ressaut pour reprendre la pente à 9, puis 8%, laissant les Hollandais à leur agonie. Mais l’organisme l’a payé cher et j’ai du mal à retrouver un peu de bien-être. Comme une sorte de confusion s’installe, entretenue par le cocktail d’hormones et de toxines généré par l’effort.
Une jeune femme en maillot jaune et son compagnon me dépassent avec un mot d’encouragement.
Ne pas mettre pied à terre. Poursuivre l’effort en essayant de retrouver un peu de sérénité. Elle revient doucement.
Plus que 2 km. Je suis maintenant dans une autre dimension, celle où mes molécules se diluent dans la nature. J’essaie de déconnecter mon esprit de ce corps qui pédale. Il est déjà au sommet, me regarde grimper et m’encourage. Ce n’est que de la douleur mais il n’y en a plus pour longtemps.
Le sommet enfin. Au pied du panneau le jeune couple déjà arrivé m’accueille avec un check de la main. Nous prenons un café et un Perrier ensemble. Ils poursuivent vers l’Aubisque. Pour moi ce sera demain si tout se passe bien.
 
Et de 3 !


mardi 27 mai 2025

5 jours, 5 cols : Le Peyresourde

 

Petit moment d’angoisse ce matin en regardant le topo pour l’ascension du Col de Peyresourde depuis Bagnères de Luchon (Ville du Tour de France qui s’affiche partout en grand) : 14 km, 950 m de dénivelé avec une pente maxi à 12%. L’Aspin c’était hier. Un peu moins long, un peu moins pentu, ce n’était pas facile et j’avais l’impression d’avoir donné le maximum. Depuis il y eu une bonne nuit, mais les jambes vont-elles suivre ? Comme un matin d'examen, il me faut passer aux toilettes évacuer le stress accumulé dans le 2ème cerveau… Tu parles, pourtant il n'y a pas d'enjeu... Je roule seul, avec personne pour me juger. Mais bon, j’ai la pression. C’est comme ça. Echouer serait un échec. Je n’ai plus 30 ans et cela arrivera bien un jour. Le plus tard possible, et pas aujourd’hui !
Allez, hardi petit, plus le moment de gamberger, il faut y aller !

Cette fois-ci je pars équipé du Garmin Edge Explore 2 offert par chérie à l'occasion de mon anniversaire. Il affiche tous les paramètres importants pour le cyclisme : vitesses, distances, pente, fréquence de pédalage, fréquence cardiaque, température extérieure, et bien sûr la direction. Avec ça j’ai presque l’impression d’enfourcher un nouveau vélo.

Les premiers kilomètres sont une bonne mise en jambe. Pas de douleur résiduelle d’hier. Je privilégie la fréquence à la puissance. La pente atteint rapidement 7-8% et je passe sur l’avant-dernier développement. Ne me demandez pas le nombre de dents sur les pignons, je n’en ai aucune idée… Devant moi un petit groupe de cyclistes que je dépasse allègrement. Toujours bon pour l’égo. Je n’ose pas leur dire qu’apparemment ils travaillent trop en force.
La montée traverse 2 villages offrant un peu de répit. Quoi que. De courtes séquences de danseuse permettent de relancer en changeant brièvement de position qui soulage les fesses. Ne pas oublier de descendre 2 rapports pour développer en force, puis les remonter en se rasseyant pour retrouver la fréquence.
Moment de doute au 9ème kilomètre. 11% indique l’ordi et il en reste 4… C’est difficile et j’essaie de générer des images positives, souvenir de moments intenses de dépassement personnel. Les frissons arrivent. Ca marche. Petit shot d’adrénaline dans un bain d’endorphine. Je retrouve un certain bien-être.
Plus que 2 km, je suis serein, le sommet n’est plus qu’à 4 épingles. Il ne peut m’échapper.
Dernier kilomètre comme dans un rêve. Je la touche borne heureux, avec la satisfaction de l'objectif atteint.

Et de deux !



lundi 26 mai 2025

5 jours, 5 cols : l'Aspin

Je choisis la montée depuis Arreau, la plus raide : 12,5 km d’ascension, 800 m de dénivelé avec une pente maxi à 9,5%. 
 
Impatient d’en découdre j’enfile mon équipement sans oublier un coupe-vent pour la descente.
Très bonnes sensations sur les premiers kilomètres, vélo parfaitement réglé sur les précieux conseils de Nelly. En l’absence de vent la température est idéale. Là-haut la couverture nuageuse se déchire sur les sommets encore enneigés tandis que je traverse la forêt encore humide. Puis le paysage se dégage sur les prairies d’altitude.
Mi-parcours. L’effort est maintenant soutenu. Cardio à 155, respiration régulière, les jambes travaillent à la bonne fréquence mais je n’ai pas de réserve de puissance. Comment pourrai-je monter à plus de 10% ? C’est idiot, mais le doute s’installe, non pas pour cette ascension, mais pour les prochaines dont certaines seront plus raides. En serai-je capable ?
Encore 4 km. Le sommet apparaît au-dessus des derniers lacets. Pourvu que je ne fasse pas de crampes aux mollets. Mon point faible.
Plus que 2 km. Les endorphines font leur effet, rien ne peut m’arriver.
Dernier km. Au-dessus du col cerclent de grands oiseaux portés par le flux d’air tiède remontant de la vallée. J’imagine leurs regards aiguisés scannant les petits bonshommes la tête dans le guidon
tout à leur effort.
Puis le panneau de la délivrance, « Col d’Aspin, 1489 m ». 
Sur la prairie basculant sur l’autre versant, les vaches broutent avec nonchalance en regardant passer les cyclistes.

Et de un !



dimanche 25 mai 2025

5 jours, 5 cols ! Préambule.

Objectif 5 cols mythiques du Tour de France à vélo en 5 jours. Pour tourner la page d’une période un peu compliquée suite à un accident de santé, et en exorciser les effets pour la trajectoire des 100%. 
Ceux qui me lisent régulièrement comprendrons immédiatement. Pour les autres, rien moins que l’objectif d’atteindre 100 ans en bonne santé, puis mourir le jour d’après… Y’a pas de mal à se fixer de grands objectifs dans la vie – pourvu qu’elle soit longue et belle – et ne pas en gaspiller une miette.
Me voilà donc embarqué pour ce défi gratuit.

Dans notre fabuleux Gemini, tout ce qu’il faut pour tenir une petite semaine en autonomie, le vélo de route et les équipements adéquates, quelques bons livres, et bien sûr le matériel de communication pour partager cette échappée belle avec vous. Pourvu qu’elle le soit…
Donc plein sud vers les Pyrénées. 

Le ronron du moteur est celui du grand large. Je roule cool, vers Bagnères-de-Bigorre avec pour destination finale le Col d’Aspin, premier sur ma liste.

Pile dans l’axe de l’autoroute d’Aquitaine apparait la ligne de crêtes des Pyrénées et son magnétisme à l’irrésistible force d’attraction. Les sommets encore enneigés surplombés de cumulus joufflus coiffent la chaîne montagneuse qui s’étale sur toute la ligne d’horizon. Comment ne pas y aller voir ?
Par les départementales sinueuses on pénètre dans l’imposant massif. Villages de montagne comme hors du temps où les petits vieux endimanchés – cravate et bérets pour les Messieurs à la peau tannée, châles sur les épaules et mis en plis pour les dames aux cheveux blancs, tricots en main – papotent sur des bancs de pierre en profitant des doux rayons du soleil de fin d’après-midi.
Puis la route étroite et sinueuse s’élève vers le col où je vais dormir ce soir, là où, allez savoir pourquoi, personne ne reste pour la nuit alors que les perspectives vous embarquent dans la 3ème dimension, celle des aviateurs, entre le bleu intense d’un ciel cristallin, la lumière crue du soleil, et les brumes d’altitude.

Demain je tente l’ascension à vélo. Rien ne sera pareil…

jeudi 10 avril 2025

Jusqu'à 85 ans ! Au moins...

 

Depuis Sault, gravir la pente du Mont-Ventoux à moto est un délice. On démarre de la vallée ensoleillée où, en cette saison, les arbres fruitiers éclatent en bouquets pastels délicats ponctuant les parcelles de terre ocre. Puis la montée s’amorce vers les plantations d’oliviers, avant les champs de lavande et leurs alignements graphiques, stries touffues encore sèches, aux allures de brosses en chiendent, qui n’attendent que la chaleur et le chant des cigales pour prendre une belle teinte argentée avant d’éclore en fleurs de ce bleu-violet unique dont les fragrances puissantes font tourner les têtes.
Dans ce paysage typique de Provence, image d’Epinal des artistes peintres, des auteurs aux accents du Sud, et des cinéastes en ayant repris les sagas truculentes, l’enchainement des courbes a quelque chose de calligraphique. Avec en perspective le sommet de cette montagne pelée dont le sommet immaculé se pare de nuages évanescents comme les décors changeants d’un grand théâtre.

Dans l’intercom, nous dissertons sans réel fil conducteur sur la beauté du monde en cette période particulièrement troublée, quand les leaders des plus grandes puissances semblent jouer aux dés.
-    Jusqu’à quand crois-tu que nous pourrons faire de la moto comme ça ensemble ?
-    Que veux-tu dire ?
-    Jusqu’à quel âge ?
-    J’sais pas trop. Aussi longtemps que nous pourrons lever la jambe assez haut pour monter dessus 😊
-    Et que nous ayons encore l’équilibre, la force de manipuler la machine, une vue suffisante, … et surtout l’envie.
-    Ah oui, tu as raison. L’envie surtout. Car sans elle, tout s’arrête. Comme pour tant de choses.
-    Que c’est bon tout de même. Quel plaisir de voyager au contact de la nature et des éléments ! Quelle sensation unique de liberté !
-    Alors ? Quel âge ?
-    80 ans au moins…
-    85 ?
-    Allons-y pour 85 !

La route serpente maintenant dans la forêt. L’air devient plus frais. Parmi les sapins communs, quelques mélèzes aux ramures légères donnent une touche d’exotisme au paysage. Puis au détour d’un virage, l’horizon se dégage sur une perspective infinie, quand l’horizon de la vallée verdoyante se dilue en mille nuances de gris pour rejoindre le ciel laiteux de fin d’après-midi. Alors l’esprit de nos 60 ans (passés pour moi) s’évade dans une dimension hors du temps.



vendredi 14 mars 2025

"La Cour de Neron"

 

11 000 mètres d’altitudes. De retour de Bangkok le triple 7 d’Air-France file à 900 km/h vers Paris. Après la verticale de Samarcande nous survolons le désert du Turkménistan, vaguelettes dorées sous un ciel indigo, presque noir au zénith. La nature d’une beauté pure depuis le hublot de l’appareil. Retour au calme après quelques jours de salon professionnel dans un contexte géopolitique totalement déstabilisé par les positions de Trump après sa prise de pouvoir.
On a évidemment parlé business durant ces 3 jours, car nous devons bien continuer à faire tourner nos entreprises. Mais nous avons aussi beaucoup échangé sur ce qui ressemble à un basculement du monde aux perspectives vertigineuses.
La déclaration percutante du sénateur Claude Malhuret tourne en boucle, sous-titrée, sur les chaines d’informations du monde entier, qualifiant l’administration de Washington de « cour de Néron et son bouffon piqué à la Kétamine ». A mots acérés il dénonce la traitrise d’un pouvoir populiste quant aux valeurs fondamentales de nos démocraties occidentales, et le lâchage en rase campagne de l’Ukraine, au dépend (faudrait-il plutôt dire au profit ?) d’un alignement sur la position agressive de Poutine. Inexplicable autrement que par un chantage de la Russie sur Trump. Comme s’il était tenu par on ne sait quel secret inavouable le contraignant à des positions irrationnelles pour la seule préservation de ses intérêts personnels… Mais loin de moi toute théorie du complot.
Heureusement l’Europe – grâce au leadership de notre Président, ce n’est pas moi qui le dis, même si je le pense aussi, mais les observateurs étrangers – semble réagir en faisant bloc. 

Et si cette accélération de l’histoire était le point d’inflexion du début de la décadence américaine ?

Au début de années 2000 la zone Asie-Pacifique était en plein boom économique. Certains, dont je suis, imaginaient que ce dynamisme prendrait le leadership sur la puissance américaine. Mais il n’y en a rien été, les Etats-Unis ayant rebondit, et de quelle manière – économie numérique, réseaux-sociaux, mobilité électrique, spatial, IA – grâce aux GAFAM qui ont écrasé le match.
Alors comment expliquer l’arrivée au pouvoir de pareils escrocs populistes dans une économie apparemment prospère ?
Peut-être parce qu’elle ne l’est pas tant, ayant créé des telles inégalités devenues irréconciliables. Sans aucun doute l’une des origines de la fracture sociale ayant porté Trump et ses acolytes au pouvoir. Fracture sociale également attisée par les effets délétères de réseaux sociaux aux algorithmes puissants, manipulant informations et individus.

Les images de l’intronisation de Trump furent glaçantes. Dignes des actualités Gaumont dans les années 30, avec la montée des fascines en Europe : Trump entouré de sa clique, haranguant la foule à grands coups d’allégations mensongères, brutales, menton en avant, doigt pointé et mèche blonde plaquée, devant un parterre de grands patrons faisant allégeances. Glaçant !
Pourtant personne ne réagit, comme fasciné par la « magie », non seulement de l’instant, mais par tout le scénario de cette prise de pouvoir. Passée la sidération il y eu bien sûr les quelques silences gênés que la diplomatie impose. Mais comment ne pas féliciter le nouveau leader du « monde libre » ? Lui donnant par là-même le blanc-seing d’exonération de toute retenue qu’il s’empresse de jouer quotidiennement sur les droits de douanes, la menace d’annexion de territoires souverains, l’arrêt de soutien aux ONG, le démantèlement des services publiques, et j’en passe.
Même si leur silence est encore assourdissant, gageons que les Américains ne vont pas pouvoir supporter cela bien longtemps. A moins d’accepter cette fois d’entrer dans une inexorable phase de déclin.
En attendant, nous les Européens avons une occasion unique de rebondir sur une nouvelle dynamique collective. Forts de nos valeurs démocratiques, notre diversité, nos cultures, notre capacité d’innovation, notre économie puissante, nos marchés solvables…
Seulement il ne faut ni trainer, ni mollir. Trump renforce Poutine au centre de l’échiquier mondial. Il est certain que si nous ne régissons pas fermement il ne s’arrêtera pas là. Comment le pourrait-il ? Toute son économie est maintenant calibrée pour la guerre. Il faudra bien amortir l’investissement…
Et pendant ce temps les Chinois observent, développent une armée puissante et se préparent à annexer Taïwan. Ce à quoi personne ne répondra au nom du principe des zones d’influence et de la grande fresque historique.
De tout cela il a aussi été question cette semaine à Bangkok. Echanges entre gens ordinaires conscients du moment extraordinaire.

Derrière le hublot, les rives irisées de la Caspienne se diluent dans une mer émeraude. L’avion file dans l’azur, loin du tumulte de la folie des Hommes.