vendredi 14 mars 2025

"La Cour de Neron"

 

11 000 mètres d’altitudes. De retour de Bangkok le triple 7 d’Air-France file à 900 km/h vers Paris. Après la verticale de Samarcande nous survolons le désert du Turkménistan, vaguelettes dorées sous un ciel indigo, presque noir au zénith. La nature d’une beauté pure depuis le hublot de l’appareil. Retour au calme après quelques jours de salon professionnel dans un contexte géopolitique totalement déstabilisé par les positions de Trump après sa prise de pouvoir.
On a évidemment parlé business durant ces 3 jours, car nous devons bien continuer à faire tourner nos entreprises. Mais nous avons aussi beaucoup échangé sur ce qui ressemble à un basculement du monde aux perspectives vertigineuses.
La déclaration percutante du sénateur Claude Malhuret tourne en boucle, sous-titrée, sur les chaines d’informations du monde entier, qualifiant l’administration de Washington de « cour de Néron et son bouffon piqué à la Kétamine ». A mots acérés il dénonce la traitrise d’un pouvoir populiste quant aux valeurs fondamentales de nos démocraties occidentales, et le lâchage en rase campagne de l’Ukraine, au dépend (faudrait-il plutôt dire au profit ?) d’un alignement sur la position agressive de Poutine. Inexplicable autrement que par un chantage de la Russie sur Trump. Comme s’il était tenu par on ne sait quel secret inavouable le contraignant à des positions irrationnelles pour la seule préservation de ses intérêts personnels… Mais loin de moi toute théorie du complot.
Heureusement l’Europe – grâce au leadership de notre Président, ce n’est pas moi qui le dis, même si je le pense aussi, mais les observateurs étrangers – semble réagir en faisant bloc. 

Et si cette accélération de l’histoire était le point d’inflexion du début de la décadence américaine ?

Au début de années 2000 la zone Asie-Pacifique était en plein boom économique. Certains, dont je suis, imaginaient que ce dynamisme prendrait le leadership sur la puissance américaine. Mais il n’y en a rien été, les Etats-Unis ayant rebondit, et de quelle manière – économie numérique, réseaux-sociaux, mobilité électrique, spatial, IA – grâce aux GAFAM qui ont écrasé le match.
Alors comment expliquer l’arrivée au pouvoir de pareils escrocs populistes dans une économie apparemment prospère ?
Peut-être parce qu’elle ne l’est pas tant, ayant créé des telles inégalités devenues irréconciliables. Sans aucun doute l’une des origines de la fracture sociale ayant porté Trump et ses acolytes au pouvoir. Fracture sociale également attisée par les effets délétères de réseaux sociaux aux algorithmes puissants, manipulant informations et individus.

Les images de l’intronisation de Trump furent glaçantes. Dignes des actualités Gaumont dans les années 30, avec la montée des fascines en Europe : Trump entouré de sa clique, haranguant la foule à grands coups d’allégations mensongères, brutales, menton en avant, doigt pointé et mèche blonde plaquée, devant un parterre de grands patrons faisant allégeances. Glaçant !
Pourtant personne ne réagit, comme fasciné par la « magie », non seulement de l’instant, mais par tout le scénario de cette prise de pouvoir. Passée la sidération il y eu bien sûr les quelques silences gênés que la diplomatie impose. Mais comment ne pas féliciter le nouveau leader du « monde libre » ? Lui donnant par là-même le blanc-seing d’exonération de toute retenue qu’il s’empresse de jouer quotidiennement sur les droits de douanes, la menace d’annexion de territoires souverains, l’arrêt de soutien aux ONG, le démantèlement des services publiques, et j’en passe.
Même si leur silence est encore assourdissant, gageons que les Américains ne vont pas pouvoir supporter cela bien longtemps. A moins d’accepter cette fois d’entrer dans une inexorable phase de déclin.
En attendant, nous les Européens avons une occasion unique de rebondir sur une nouvelle dynamique collective. Forts de nos valeurs démocratiques, notre diversité, nos cultures, notre capacité d’innovation, notre économie puissante, nos marchés solvables…
Seulement il ne faut ni trainer, ni mollir. Trump renforce Poutine au centre de l’échiquier mondial. Il est certain que si nous ne régissons pas fermement il ne s’arrêtera pas là. Comment le pourrait-il ? Toute son économie est maintenant calibrée pour la guerre. Il faudra bien amortir l’investissement…
Et pendant ce temps les Chinois observent, développent une armée puissante et se préparent à annexer Taïwan. Ce à quoi personne ne répondra au nom du principe des zones d’influence et de la grande fresque historique.
De tout cela il a aussi été question cette semaine à Bangkok. Echanges entre gens ordinaires conscients du moment extraordinaire.

Derrière le hublot, les rives irisées de la Caspienne se diluent dans une mer émeraude. L’avion file dans l’azur, loin du tumulte de la folie des Hommes.

 




 

vendredi 3 janvier 2025

2025, année de la félicité ?

 
Le monde ne va pas bien. C’est une évidence. Pour autant, faut-il se laisser entraîner dans le pessimisme ambiant alimenté des peurs agitées par les populistes et autres démagogues de tous bords ? Ou se laisser aller à l’humeur générale de critique systématique ? Par ce que c’est facile, « ça soulage », qu’il est si simple de chercher des boucs émissaires aux craintes légitimes qui nous préoccupent, empêchant de profiter de la vie telle que nous l’aimerions. 
Comme si cela dépendait moins de nous que des autres, ou de facteurs externes responsables de tous nos maux.
Et si pour la nouvelle année, moment des bonnes résolutions - trop souvent bousculées par le tumulte du monde et de nos vies - nous essayions de remettre en perspectives les leviers de la félicité ? 
J’avoue que ce mot parait quelque peu suranné. Il est pourtant tellement positif, empreint de bienveillance et de douceur. Une certaine idée du bonheur aussi… Et le prononcer sonne comme un compliment que l’on donne ou que l’on s’octroie. Pourquoi donc s’en priver ?

Des études sociologiques ont mises en évidence les leviers de ce bien-être et de la longévité :
-    Avoir un projet dans la vie,
-    Faire de l’exercice physique régulièrement,
-    Manger sainement,
-    Développer ses relations sociales,
-    Mieux gérer son stress, notamment par la méditation. 

Du fond du cœur c’est tout ce que je vous (nous) souhaite de mieux pour 2025 !

 

jeudi 10 octobre 2024

Viande de culture

Trafic aérien encombré sur l’aéroport de Singapour. Attendant l’autorisation du contrôle pour engager l’approche en longue finale, le triple 7 d’Air-France fait des ronds dans le ciel chargé de gros cumulus tropicaux. La nuit a été longue, sommeil haché, ponctué de rêves étranges.
Kiss landing à 17h locales. Formalités d’entrée d’une incroyable fluidité : plus d’agent de douane pour contrôler les documents de voyage, mais une première porte automatique après scan du passeport, puis une deuxième après prise des empreintes et photo. En tout moins de 30 secondes !

L’arrivée dans l’atmosphère moite de la baie de Singapour est des plus saisissantes avec ses spectaculaires édifices modernes : en arrière-plan du musée d’art contemporain flottant tel une fleur de lotus géante devant la skyline, le monumental Marina Bay et ses 3 tours surplombées d’une élégante plateforme en demi-lune.

Nous sommes là pour une raison inédite. Demain notre filiale Vital Meat organise, avec un chef local réputé, une dégustation de recettes de viande de poulet cultivée, en avant-première de l’autorisation officielle des autorités singapouriennes pour la commercialisation du produit. Juste révolutionnaire après presque 6 ans d’effort.



18h, les invités arrivent au restaurant de Jun Hao : investisseurs, industriels, distributeurs, officiels, journalistes…
Notre petite équipe est sur son 31. Jeans et tee shirts noirs façon startuppeurs. Je joue le rôle du « vieil » entrepreneur cool. Celui qui a initié et supporté le projet depuis la création. L’objectif de l’évènement est d’attirer de nouveaux investisseurs à rejoindre l’entreprise pour passer au stade industriel une fois les autorisations obtenues. Ce qui ne saurait tarder.

18h20, Etienne, notre CEO, lance la soirée avec un petit mot d’accueil et de présentation. Puis le chef Juan Hao lui succède en racontant sa rencontre avec l’entreprise et son intérêt pour notre innovation répondant aux nouvelles attentes sociétales, bien-être animal et environnementales, tout en permettant de cuisiner des plats délicieux.
Et c’est partie pour le show :
Nous démarrons avec une chips de peau de poulet, dorée et craquante. A s’y méprendre.
Les regards et expressions des invités en disent long sur leur surprise devant le résultat. Et le chef d’ajouter que les chips sont bien composées de 80% de viande cultivée. Ni plus, ni moins.
Puis il annonce le second plat : raviole de poulet cultivé, dans son bouillon. Produit très doux, très différent du premier mais à l’incontestable saveur de poulet.
Les commentaires vont bon train : incroyable ! Etonnant ! Délicieux ! Les invités échangeant sans filtre leurs impressions dans un belle convivialité.
Jun Hao présente alors le troisième et dernier plat : la fameux « chicken rice » singapourien agrémenté d’un tofu façon noix de St Jacques.
Nous sommes alors dans une autre dimension. Celle où il devient possible de considérer manger de la viande sans élever ni tuer d’animaux.

Bien sûr, rien ne remplacera jamais l’entrecôte ni le poulet du dimanche. Mais nous ouvrons une option complémentaire permettant d’assurer la durabilité des filières de production animales de qualité, moins productivistes, fortes de meilleures pratiques d’élevages et environnementales, en parallèle de nouveau produits carnés issus de culture cellulaire. Peut-être le meilleur des deux mondes.

 

 

mercredi 7 août 2024

Instant d'éternité !

Le Stade de France est en ébullition pour cette soirée olympique d’Athlétisme. Plein comme un œuf, le chaudron, devrais-je plutôt dire le creuset où se mêlent pour un soir les cultures du monde retient son souffle. Derrière nous des Britanniques et des Jamaïcains. Devant des Américains. A notre droite une famille de bretons dont le papa ne peut s’empêcher d’essayer d’attacher un drapeau régional au parapet, aussitôt rabroué par des gens d’Europe Centrale car il obstrue une partie de leur champ de vision. Finalement il renoncera sous les commentaires acerbes de son adolescente : « la honte papa ! ». A notre gauche des jeunes français férus de course à courses à pied.
Au terme d’une superbe soirée où se sont succédé les dieux du stade – coureurs de 200 m, 1500, 3000 steeple, 5000, discoboles – les finalistes du saut à la perche s’affrontent dans un dernier joute au-dessus de 6 mètres.
Tel un tournois médiéval, ils s’élancent sur la piste, perche en avant comme une lance de chevalier pointée pour désarçonner l’adversaire. Sauf qu’ici l’adversaire n’est autre qu’une barre montée à près de 6 mètres. Et il en faut de la bravoure pour s’élancer de la sorte : courir le plus vite possible, aller piquer la perche dans une petite goulotte, la plier au maximum en se retournant pour se faire propulser vers le ciel pieds en avant, enrouler la barre sans la toucher, et se laisser tomber sur un tapis de mousse. Plus de question de compétiteurs à déjouer, mais le défi de soi-même face à la barre. Et d’ailleurs, depuis le début du concours, la connivence de ces sportifs d’exception est flagrante. Ils se parlent, s’encouragent, s’applaudissent.
Armand du Plantis vient de franchir 6 m à son premier essai. Personne n’a fait mieux. Il est donc déjà champion olympique sous les hourras d’une foule enthousiaste. Il pourrait s’arrêter là. Quelques mots avec son dauphin, un sympathique Américain qui l’encourage. Puis avec son coach. Il demande alors une barre à 6,10 m pour tenter de battre le record olympique. La foule exulte. Le voilà qui se repositionne sur la piste d’élan. Il sollicite le soutien du public qui lance un clap parfaitement cadencé sur sa course d’élan. La perche se cale parfaitement dans la butée, s’arrondit comme si elle allait se briser, puis se détend en le propulsant vers la barre qu’il franchit au premier essai sous un tonnerre d’applaudissement et de vivats enthousiastes.
Electrisée, la foule se lève et demande le record du monde.
Va-t-il y aller ?
Ses concurrents l’encouragent. Il consulte de nouveau son coach et demande 6,25 m pour une tentative de record du monde. L’ambiance devient indescriptible. En ébullition le stade l’encourage à tout va. C’est un véritable délire collectif déclenché par un seul objectif. Etablir un nouveau record. Pouvoir assister ensemble à l’exploit que personne n’a encore réussi. L’énergie générée par une telle ferveur est palpable. Soutenu par 80 000 personnes comme s’il s’agissait de leur propre tentative, Armand Du Plantis endosse maintenant la responsabilité d’un exploit collectif.
Dans un air vibrant comme je ne l’avais jamais ressenti, il se positionne de nouveau pour sa course d’élan. Inutile de demander davantage de soutien. C'est impossible tant l'ambiance est à son paroxysme. Le voilà donc qui s’élance de nouveau, tord la perche au maximum, s’élève, se retourne, passe les pieds au-dessus de la barre, l’enroule, mais la touche de peu en redescendant. Elle tombe derrière lui sous les hooooo de la foule qui l’applaudit et l’invective aussitôt à recommencer.
A-t-il d’autre choix ?
De nouveau il consulte son coach, prend son temps, s’étire dans une apparente décontraction, et se positionne encore une fois sur la piste d’élan. Le public retient son souffle. Il lui fait alors appel. Dans une clameur à ressusciter tous les héros de l'olympe, perche de 5,2 m fermement en mains, il lance sa course avec détermination. A 36 km/h il la plante avec courage dans la goulotte. La torsion extrême le propulse tel une fusée vers la lame posée à 6,25. Ses pieds puis ses jambes l’esquivent, puis fléchissent, tandis que ses bras tendus lâchent la perche redevenue parfaitement droite. Avec élégance, tout son corps enroule cette barre sans la toucher comme si sa vie en dépendait. Instant d’éternité où le temps semble s’arrêter. Le stade se lève alors dans une clameur d’une rare puissance, accompagnant la descente du champion depuis son Everest jusqu’au tapis de mousse où il exulte tel un zébulon sortant de sa boite.
6,25 m. Nouveau record du monde ! Nous venons d’assister – devrais-je dire participer ? – à ce qui n’avait jamais été fait auparavant.



mardi 6 août 2024

Verdun

Remontant des Vosges à bord de notre fabuleux Gemini, on s’est dit Verdun. Ville légendaire de la grande fresque historique nationale. Suivant les indications vers le mémorial, nous entrons dans la forêt. C’est la fin d’après-midi, le moment de s’arrêter. Un petit parking nous accueille devant un ancien blockhaus de la « grande guerre ». Il n’est pas tard, mais sous les arbres, le ciel chargé d’où s’échappe un léger crachin donne au paysage une couleur grise à contre-saison.
Tandis que Flo regarde les JO sur l’écran embarqué, je pars jogger sur la petite route forestière. Laissant derrière moi la pancarte « Fort de Vaux », je trottine vers le nord. Sur ma gauche la forêt s’éclaircit, laissant apparaître une vaste zone ouverte couverte de cratères de quelques mètres de diamètres, certains partiellement remplis d’eau. Puis une indication mentionnant « ancien village de Fleury ». Je réalise que le paysage est celui d’un bombardement vieux de plus d’un siècle ayant totalement anéanti la localité. Plus loin, un ancien magasin de stockage de munitions est indiqué, puis un point d’observation. Encore un peu plus loin un boyau où s’abritaient les combattants. Cette forêt paisible et verdoyante où je coure est donc la nature ayant repris ses droits sur l’enfer. J’essaie de l’imaginer : bruit incessant des bombardements – détonations, sifflements, explosions – projections de terre et de boue, cris des soldats, chair à canon envoyée ici au nom de nationalismes entretenus par des pouvoirs impérialistes ou populistes. Je ne sais pour quelle raison, mon rythme cardiaque accélère, tout comme ma foulée, comme pour échapper à une étrange oppression, de celle ressentie il a quelques années à l’occasion d’une visite du camp d’extermination d’Auschwitz…
Quelques kilomètres encore et je tourne à droite en direction de Douaumont. Saisissante perspective sur le cimetière devant l’ossuaire monumental. En pente douce, plus de 15 000 croix parfaitement alignées marquent les tombes de jeune hommes morts au combat. Au-dessus, l’ossuaire regroupant les restes exhumés du champ de bataille, 150 000 hommes, anonymes pour la plupart, de toutes origines et confessions. Au cœur de cette forêt verdoyante, recouvrant tel un linceul l’enfer de ces lieux, la dimension du mémorial me fait l’effet d’une décharge d’adrénaline contre les absurdités du monde, comme-ci celles rappelées ici étaient ailleurs tombées dans l’oubli.
Un peu plus de 5 km déjà parcourus dans un autre espace-temps. Je rebrousse chemin. Sur la route du retour, impossible d’échapper à la claque émotionnelle de ces lieux, et ne pas ressentir l’âme de tous les hommes massacrés ici. Et comme si tout cela n’avait pas suffi, 20 ans plus tard, juste une génération, nos aïeuls remettaient cela. Et comme si tout cela n'avait pas suffi, un peu plus d'un siècle plus tard Poutine lançait son agression contre l'Ukraine.