
Ce qui frappe aussi en arrivant ici ce
sont les nombreux immigrés dans les transports publics. L’Allemagne vie une
véritable mutation sous le leadership d’Angela Merkel qui, portée par un élan sincère
de générosité coïncidant avec les intérêts d’un pays à la démographie atone, a
décidé d’accueillir des centaines de milliers
de réfugiés du Moyen Orient, frigorifiés sous leurs bonnets trop grands et
leurs écharpes râpées pour leur premier hivers en Europe. Et ils sont là, déracinés
mais en sécurité, ceux-là mêmes qui vont assurer un relai de croissance à
l’économie la plus puissante d’Europe et amener peut-être la fantaisie qui
manque à ce pays. Tandis que chez nous on ergote sur l’accueil de quelques
milliers de personnes, inhibées par les propos démagogiques de certains leaders
d’opinions relayés à bon compte par une frange montante de la population. Ou
comment se développe le ferment du populisme, cette ambiance détestable de
défiance permanente du « système » et qui conduit aux extrémismes les
plus irrationnels. Et il faut bien reconnaître que nos politiques, même s’ils
ne sont heureusement pas tous à mettre dans le même sac, ne nous aident pas
beaucoup pour en limiter les effets.
Accoudé sur un mange-debout, je partage
un café avec collègue Allemand. Nous sommes sur un important salon
professionnel dans le plus grand centre d’exposition au monde, celui-là même
qui avait accueilli le flop de l’Exposition Universelle 2000. La rigueur ne
suffit pas et il eut sans doute fallu y ajouter une touche
« latine » pour que l’évènement puisse briller d’avantage.
Heureusement que nos voisins ne sont pas les meilleurs partout.
Et le sujet du moment est évidemment
l’improbable élection de Trump aux USA après le choc du Brexit en Grande
Bretagne, la montée des extrémismes en Europe Centrale, sans oublier évidemment la guerre au Moyen-Orient remuant bien des fantasmes sur le choc de
civilisations et qui semble ne jamais devoir s’arrêter. Propos de comptoir sur
l’état du monde et une certaine déliquescence de nos démocraties en se
demandant le pourquoi du comment. Et se dire que nos grands-parents et parents
ont sacrément « fait le job » pour construire cette Europe de paix et
stabilité dont nous avons bénéficié et que beaucoup ont maintenant tendance à
oublier. Et se demander aussi comment nous en sommes-nous arrivés là ?
Cette espèce de montée insidieuse des périls qui menace la stabilité du monde.
Jurgen et moi nous rappelions ce que
nos grands-parents nous racontaient des horreurs de la guerre en Europe :
l’exode, les bombardements, la captivité, le massacre des minorités, la faim,
le manque de tout. Cela fait partie de notre histoire commune, celle que
collectivement nous ne voulons plus jamais revivre et qui a permis de construire
cette belle amitié entre ennemis héréditaires. Puis les trente glorieuses
jusqu’au premier choc pétrolier de 1973. Et depuis, la crise économique « permanente »
– on n’a toujours pas vue « le bout du tunnel » pourtant annoncé en
1975 par Chirac alors 1er ministre – crise heureusement adoucie par
les amortisseurs sociaux imaginés par nos gouvernants de l’époque mais qu’il va
bien falloir aussi un jour moderniser. Car le monde change.
Alors ici comme ailleurs on cherche des
bouc-émissaires : l’Europe, nos gouvernants coupés des réalités et parfois
corrompus, l’immigration, les différences de cultures et de religion.
Sur ce, un client Américain se mêle à
notre conversation.
Encore sous le choc de l’élection de
Trump nous le taquinons sur la « décadence de l’empire Américain ». Mais
il n’est pas en reste :
-
Trump
ne va durer au maximum que 4 ans. Il sera encadré et j’espère bien qu’on
l’oubliera vite. Cela dit les gens n’ont pas tant voté pour lui que contre
Hillary qui représente selon eux la déliquescence de notre système
démocratique…
Puis d’ajouter fort à-propos :
-
Mais
n’avez-vous pas très prochainement aussi vos élections présidentielles en
France ? Et qui voyez-vous revenir ? Vos vieilles gloires devenues
politiciens professionnels et qui s’accrochent bien souvent à leurs intérêts…
Et cela fait le jeu de Marine Le Pen… Vous pourriez aussi être surpris du vote
des français.
-
Pas
faux. Mais on ne va pas laisser faire ça. Le risque principal est probablement
que que nous n’ayons pas d’autre choix que de voter contre elle au second tour
des présidentielles.
-
Tu
vois, toi aussi tu entres dans une logique du contre ; contre celle qui a
d’ailleurs été l’une des premières à féliciter Trump !
-
Nous
n’en sommes par fiers…
-
Et
ce jeune gars qui a été ministre pendant un court moment et qui parle très bien
l’Anglais ?
-
Tu
veux parler d’Emmanuel Macron je suppose. Il démarre sa campagne et pourrait
créer une surprise, selon moi la bonne surprise, en bougeant les lignes. Mais
je crains que les français parfois bien trop conservateurs n’osent pas faire
confiance à un si jeune homme. Mais attendons d’en savoir plus. La course est
encore longue.
Toujours accoudés à la table, sourire
au coin de l’œil, rejoignant pouces et index de ses deux mains en forme de cœur
au niveau de son nombril, Jurgen ne peut s’empêcher de prendre la pause si
chère à la chancelière en ajoutant non sans un pointe de fierté :
-
Nous
on a en Angela. Et très honnêtement on ne peut que reconnaître le travail
accompli. Retrouver un leader de sa trempe ne sera pas facile. Elle est à la
tête du pays depuis 11 ans et pourrait bien encore créer la surprise.
Sûr qu’on n’a pas assez d’Angela !