lundi 5 mai 2014

Off-Road



S'il est agréable de piloter une moto sur la route, le plaisir est décuplé quand on peut en sortir. Et c'est bien l'objectif de cette escapade vers la Sierra de Guara, spectaculaire formation géologique juste de l'autre côté des Pyrénées au nord de l'Aragon.
On rejoint le massif granitique par une très jolie route sinueuse longeant un torrent de montagne aux reflets émeraude.
L'arrivée sur "le spot", est saisissante : impressionnantes falaises roses desquelles se détachent d'étonnantes colonnes, comme des stalagmites géantes où des grimpeurs du monde entier viennent se mesurer.
Didier nous a concocté une grande boucle "off-road" autour du massif.
Précision utile pour les « connaisseurs », nos motos sont de vénérables Honda Africa-Twin, modèles 1987 et 1995. Celle de Didier a fait le tour du monde tandis que la mienne a écumé quelques déserts.

Aux abords du château de Loarre, majestueuse forteresse médiévale parfaitement intégrée dans le paysage avec vue imprenable sur la vallée, nous entamons la piste avec délectation. Debout sur les cale-pieds, le regard loin, nous roulons prudemment dans une vaste sapinière distillant de délicieuses effluves de résine de printemps. En rejoignant le plateau pierreux la végétation devient plus clairsemée. La vue se dégage aussi au dessus des arbustes battus par les vents sur un tapis de bruyère alternativement fuchsia et bleu. Puis la piste devient plus large et le rythme s'accélère au gré de la pression sur la poignée de gaz. En glissade on place alors la moto au millimètre entre les saignées piégeuses, sensation grisante de faire corps avec la machine dans un environnement exceptionnel. Puis les pistes se croisent sans aucune indication. Nous prenons des options "à l'instinct".
Mauvaise pioche… Nous redescendons progressivement dans la foret où la voie se dégrade rapidement pour devenir un mauvais chemin pierreux, boueux, envahit par les ronces. Seulement équipés de pneus mixtes nous poursuivons prudemment, façon trial. Concentrés sur notre progression nous oublions le paysage, totalement absorbés par le pilotage de nos machines sur ce terrain chaotique quelque peu hostile où il s'agit de ne pas faire de faute, au risque d'être immédiatement sanctionnée par une chute. Certes à priori peu dangereuse à ces vitesses réduites, mais blessante pour l'amour propre…
Puis nous remontons entre les arbres pour déboucher sur une jolie clairière tapissée d'un épais gazon naturel.
Retour au calme. Nous stoppons les motos. En sueur enlevons les casques pour contempler, depuis ce belvédère naturel, un panorama à couper le souffle : au nord comme une fine dentelle, l'horizon délimité par la ligne de crêtes des Pyrénées encore enneigée, tandis qu'aux premiers plans se superposent de multiples reliefs aux nuances naturelles parfaitement coordonnées : brun, vert, bleus, gris, sous un ciel bleu intense agrémenté de quelques nuages bourgeonnant.
Vision parfaite, instant magique où l’intensité des émotions conjugue une confusion de sentiments : dépassement de soi, contemplation, communion avec la nature, liberté, amitié.

dimanche 4 mai 2014

Echappée belle



Partir en moto a toujours quelque chose de la conquête de l'ouest, quand les cow-boys chevauchaient vers la terre promise. On enfile la tenue, sangle le sac derrière la selle, met son casque et enfourche la machine.
Les premiers tours de roue sont comme une départ au galop, immédiate sensation de vitesse accentuée par l'effet du vent relatif sur le visage ; et cette indicible sensation de liberté qui envahit immédiatement le "pilote-cavalier", promesse d'une échappée qui sera belle.
Didier et moi filons vers l'Espagne histoire de fuir le mauvais temps. Le sud est souvent synonyme de soleil.

Avec un plaisir non dissimulé nous roulons côte à côte sur l'autoroute, dépassant de concert les voitures familiales partant pour ce week-end prolongé. A travers les fenêtres arrières les enfants nous adressent des petits signes auxquels nous répondons gentiment, tandis que les parents font semblant de ne pas nous voir, peut-être un peu gênés de ne pas (plus) pouvoir en faire autant.  Comme si la moto n'était plus de leur âge. Derrière nos casques il ne voit pas le nôtre...
Nous poursuivons notre chevauchée nocturne sur le long ruban d'asphalte éblouis par les lucioles mécaniques en contre sens. Température agréable de saison rendant cette étape de liaison plaisante au sortir de journées pluvieuses.
Un peu moins de 6 heures pour rejoindre Pau, arrêt dîné compris. 

Nous sommes déjà ailleurs.

dimanche 13 avril 2014

Qui c'est les plus forts ?



1-0 à la mi-temps. Le match de football Pékin-Canton tourne à l'avantage des verts de la capitale. Vraie ferveur dans les tribunes où les supporters scandent les mêmes slogans que dans tous les stades du monde : entre chants à la gloire de leur équipe favorite, clameurs enthousiastes lors des actions marquantes, huées de l'arbitre et des joueurs adverses suite aux contres défavorables. Rien que de très normal, mais tout de même amusant de voir combien, dans  ce type de circonstance où l'on s'oublie pour se laisser aller à quelques émotions « primaires », la nature humaine se ressemble quelque soit l'endroit ou la culture.
45 minutes sont passées sans même s'en apercevoir, au milieu de 50 000 spectateurs pour un simple match de championnat !
 "Le sport, l'opium du peuple ?" Pas tout à fait faux quand on voit l'enthousiasme communicatif de tous ces gens communiant dans cette arène sous haute surveillance : service d'ordre impressionnant depuis les lignes de métro d'accès au stade, triple filtrage avant l'entrée, petits soldats au garde à vous derrière d'imposants boucliers rectangles façon garnisons romaines dans Astérix. Tout cela pour la sécurité du citoyen évidemment. Sûr que le pouvoir fait ce qu'il faut pour canaliser cet élan...

L'arbitre siffle la fin de la partie sur le score de 2-0. Sans histoire pour Beijing.
Jim, mon collègue américain, est dans les superlatifs tant cela lui a apparemment plu pour son premier match de "soccer". A moins que ce ne soit cette tendance naturelle qu'ont les américains à s'enthousiasmer. Parfois agaçant mais tellement rafraichissant. Quant à notre hôte Huang, amoureux sincère du foot, il ne cache pas sa fierté de nous avoir embarqué pour cette soirée avec son équipe favorite, écharpes vertes et jaunes du club autour du cou.

Le stade se vide comme l’eau d’un siphon. Emportés par le flot humain, nous sommes projetés dans la rue encombrée de milliers de piétons tout sourire affublés de teeshirts et autres accessoires aux couleurs de leur équipe.

Nous entrons dans un Starbucks Café quand un groupe de jeunes gens visiblement surpris de notre accoutrement de supporter nous abordent tout de go dans un anglais approximatif mais spontané :
-      Where are you from ?
-      USA and France, leur répondons-nous gentiment.
-      Merci de nous avoir soutenus ce soir.
-      Le plaisir était pour nous.
Puis sans transition, un jeune garçon scande à l’assemblée :
-      Qui c’est les plus forts ?
Spontanément je lâche alors en bon français :
-      Evidemment c’est les verts ! sous un tonnerre d’applaudissement.

Trop facile, on a été conditionnés quand on étaient p’tits ;)

samedi 5 avril 2014

L'art du hanami



Nous sortons de la conférence de presse sous un soleil radieux. Toujours agréable de prendre l’air après quelques heures dans les locaux exigües des villes Japonaises.
Ici l’espace est millimétré, optimisé, super bien tenu mais il ne faut pas être claustrophobe. Ma chambre d’hôtel de la nuit dernière ne devait pas faire plus 4 m2, juste de quoi se glisser sur un bord du lit de 180 cm (de long), pieds et tête contre les cloisons. Quant à la valise, impossible de l’ouvrir ailleurs que sur lit. Amusé j’essayais d’imaginer un américain de 130 kg habitué au "king size bed" dans des chambre-appartements de 30 m2.
Notre salle de conférence faisait moins de 15 m2 pour 12 personnes. Pas besoin de parler fort pour de faire entendre.

D’un pas vif, notre client nous conduit par les ruelles étroites impeccablement entretenues, où quelques mini-vans aux formes carrés circulent doucement et se garent au millimètre dans les courettes jouxtant les habitations. On se croirait dans une ville Playmobile tant c’est ajusté propre et rangé. Ici rien de dépasse, tout simplement par ce que rien ne peut dépasser. Et le champ de vision se limite au coin de la rue d’après.

Nous débouchons sur le parc d’Ueno, en fait un point d’eau entouré d’arbres en fleurs pareils à des centaines de bouquets géants. C’est un véritable festival végétal, comme si l’instant précédent notre arrivée, tous les boutons avaient éclos en même temps. Coïncidence heureuse, nous nous trouvons là les quelques jours de floraisons des cerisiers si chers au cœur des Japonais.  Et ils sont des milliers à pratiquer l’art du « hanami », consistant à regarder les fleurs tout en flânant dans les allées bordées d’arbres d’un blanc immaculés, d’où se détachent quelques roses pastel. 
Dans des fragrances subtiles de printemps, les amoureux se tiennent la main - pas si courant ici - et se prennent en photo sous les branches fleuries, tandis que familles ou groupes d’amis pique-niquent sur des couvertures étalées sous les arbres. Quelques risées fugaces agitent les arbres libérant des milliers de pétales blancs, flocons légers caressant les têtes comme des baisers parfumés. Le sol, recouvert d’innombrables confettis blancs et roses a des allures de lendemain de festival.
En contre-jour, sur l’autre rive du lac scintillant, un petit temple rouge au toit vert semble flotter sous les tours de béton, contraste saisissant illustrant parfaitement le pays du soleil levant, mélange de traditions et de modernité, dans une réelle cohérence où l’attention aux détails est un art de vivre.

Sous le charme, nous poursuivons la promenade. Et je me demande combien de voyageurs voulant profiter de cet exceptionnel spectacle éphémère, entre nature subtilement agencée, tradition romantique, poésie, et conditions météo adéquates, arrivés trop tôt ou trop tard, ont été bien déçus de manquer cela.

Se trouver au bon endroit au bon moment tient finalement parfois à bien peu de chose.

jeudi 3 avril 2014

Vol inaugural



A l'embarquement une haie d'honneur accueille les passagers du vol Air-France Paris CDG - Tokyo Haneda. Procédure quelque peu inhabituelle pour un équipage Français que de faire des courbettes aux clients sur la passerelle d'accès au triple 7. Mais lorsqu’il s’agit du vol inaugural d’une nouvelle ligne on met les petits plats dans les grands. Et il faut bien reconnaître qu’il est assez valorisant de se faire accueillir de la sorte, et tout particulièrement apprécié par les Japonais.
Pas si souvent qu'une compagnie ouvre une nouvelle ligne intercontinentale. Tout sourire l'équipage nous reçoit sur son 31. Pour ces professionnels du voyage l'instant est empreint de solennité, héritage de leurs prestigieux ainés, pionniers des lignes commerciales à une époque pas si lointaine où prendre l'avion était une aventure : on s’envolait de « champ d'aviation », pistes en herbe où l'on montait littéralement en avion par une échelle en aluminium, dans les flaveurs d’huile et d’essence mélangées, sous d'énormes hélices accrochées à des moteurs en étoiles. Les cabines étaient ni pressurisées ni vraiment chauffées, et l’on voyageait dans le vacarme assourdissant de ces grandes orgues mécaniques, ballotés par les turbulences de la couche nuageuse, emmitouflé dans des manteaux fourrés, chapeauté et ganté. Sûr qu’il fallait alors avoir le cœur bien accroché et le porte feuille bien garnis, pour des voyages de plusieurs jours s’il s’agissait de rejoindre l’Asie, via d’indispensables et exotiques escales indispensables au ravitaillement et à la maintenance de l’avion.

L'annonce du commandant de bord est quelque peu surfaite, mais l'on sent la passion du métier. Et je dois reconnaitre que je l'envie un peu. Tracer « tous les jours » de belles courbes comme une comète éphémère dans la stratosphère reste encore un peu magique et ne doit pas trop prendre la tête...

Vol de nuit parmi les étoiles au dessus de l'immense Russie dans une indicible sensation d'ailleurs, longue somnolence comme une parenthèse entre deux mondes.

Devant nous le ciel pâlit. En quelques minutes les rayons du levant envahissent la cabine comme tous les matins radieux à 10 000 mètres d'altitude.
Petit déjeuner, descente après un long virage à droite au dessus du Pacifique, parfait « kiss landing » à Tokyo Haneda sous les applaudissements des passagers. Et cette impression de vivre un instant unique quand le commandant nous remercie d'avoir été les premiers sur cette nouvelle ligne Air-France, tandis que les hôtesses remettent un diplôme à chacun, comme une page du rêve de la longue et belle histoire de l'aviation.