samedi 24 mars 2012

En passant par Shaolin

 Pékin, Chengdu, Fuzhou, Shanghai... La Chine est un pays immense où les déplacements sont consommateurs de beaucoup de temps et d'énergie, comme peuvent l'être les voyages au Brésil ou encore en Russie, autres pays-continents. On travaille bien sûr, mais on prend aussi le temps de regarder, lire, dormir par petites séquences à la manière des navigateurs au long court, échanger avec ses compagnons de voyage sur la vie et la marche du monde. Le matin on a les yeux qui piquent quand le corps, bousculé par un réveil à contre horaire doit se mettre en marche pour rejoindre, à l'heure convenue, le premier rendez-vous du petit déjeuner.
Parfois difficile, c'est aussi un grand privilège que de parcourir ainsi monde, et croiser des situations inattendues.
Nous roulons sur une nationale dans la région de Putian, province du Fuzhian où est établie l'une de nos installations de multiplication de canard. Cette province borde la mer de Chine. Au large l'île de Taïwan. Nous roulons donc sur cette nationale, quittant les barres d'immeubles de la périphérie urbaine pour rejoindre la campagne verdoyante, paysages montagneux où les petites parcelles agricoles entourent de jolis villages ornés de spectaculaires portes d'entrée, portiques en pierres sculptés de dragons et autres animaux imaginaires ornés de peintures multicolores, sans aucun doute capables de repousser les plus mauvais esprits de la proximité des solides maisons faites de blocs de granit carrées pour résister aux violents assauts des typhons saisonniers.
Dans ces paysages tout droit sortis de l'imagerie traditionnelle chinoise, des petits paysans vaquent à leurs occupations agricoles, comme si, pour un temps encore, la modernité ne les avait pas atteint. Pour parfaire le tableau, des champs de colza en fleur colorent la campagne de leur jolie couleur jaune citron exhalant une odeur légèrement âcre si caractéristique. Au loin se dresse une étonnante pagode aux allures de clocher. Profitant de ces paysages bucoliques nous roulons tranquillement lorsqu'une indication mentionnant "Shaolin" m'interpelle. Je questionne Shuchen (le patron de nos opérations Chinoises) pour vérifier si je ne fais pas confusion, et qu'il s'agit bien du nom des fameux moines adeptes du Kung Fu ; ce qu'il me confirme. En fait s'est ici établit en 756 le deuxième monastère Shaolin parmi les cinq existants en Chine, à quelques kilomètres seulement de nos installations, ce que j'ignorais.
J’évoque alors les tournées spectaculaires et médiatiques de ces moines "sportifs" en Europe.
- Un business ! me répond Shuchen,
- Un peu comme le Dalaï Lama, ajoute t-il, un petit sourire amusé au coin des yeux.
Nous nous comprenons, ayant souvent débattu de la nature mercantile et peut-être intéressée des activités médiatiques de sa Sainteté... puis parlons des spectaculaires exercices des moines Shaolin, bris de briques avec la tête, le tranchant de la main ou encore la plante des pieds, avant d'évoquer des choses plus fines telle que l'équilibre sur la tête, bras le long du corps, maîtrise ultime de la kinesthésie que seuls quelques maîtres parviennent à réaliser.
Poursuivant notre débat nous en arrivons à échanger quelques opinions sur la légitimité de la formation des moinillons, point sur lequel je m'étonne toujours de l'indifférence générale au nom de la tolérance du Boudhisme - il n'y a qu'à écouter les commentaires acerbes sur l'enbrigadement des enfants dans les écoles coraniques - et d'imaginer qu'un enfant moine Boudhiste serait plus légitime, au nom de je ne sais quel apriori. Un enfant n'est-il pas toujours un enfant ? Mais ce que j'en dit...
Puis j'en arrive au mystère du soit disant légendaire pouvoir de lévitation des grands Maîtres.
- Ah que vous êtes parfois bien naïfs les occidentaux me rétorque spontanément Shuchen,
Avant d'ajouter :
- Vous prenez cela au pied de lettre. Mais c'est d'un état de grâce intérieur dont il s'agit, une élévation de l'âme, la légèreté de l'être. Rien de plus, mais rien de moins. N'est ce pas là l'essentiel ?

Il est parfois des nuances importantes qui méritent en effet d'être précisées à des esprits par trop rationnels.

samedi 3 mars 2012

88 cornichons !

Faire une petite escapade aux Pays Bas a toujours quelque chose de reposant, particulièrement lorsque l'on revient des hauts sommets - nous sommes ici au niveau de la mer - et même lorsqu'il s'agit de la formalisation d'un important accord commercial avec des Hollandais, parmi les plus redoutables commerçants au monde.
On dit que "les Hollandais ont trois mains". J'avoue humblement ne pas avoir réussi à saisir précisément le sens de la petite phrase autrement que par une attention particulière à développer lors de négociations avec nos voisins, dont le bras supplémentaire leur donnerait un avantage particulier... J'en vois qui rigolent. Toujours est-il qu'une négociation avec eux n'est jamais banal tant, au fil des générations, il a fallu de volonté et de créativité aux habitants de ce petit pays pour s'imposer comme incontournables sur la scène du commerce mondial. Alors respect et vigilance !

Ici tout est bien ordonné, propre, rangé, décoré : enfilades de petits pavillons contigus, nids douillets aux fenêtres sans rideau donnant aux quartiers une agréable impression de chaleur, magasins impeccablement tenus, pistes cyclables et parking à velos fonctionnels, et bien sûr les inévitables fleuristes au coin de la rue où, pour quelques Euros, on peut acheter à la volé un joli bouquet pour faire plaisir à un proche ou simplement égayer la maison, indéniable signe de finesse.
Il y a aussi ces créations originales d'architectes qui attirent l'oeil et égayent la ville : immeubles aux formes improbables, maisons multicolores, square décorés de sculptures contemporaines. Tout cela est joyeux et agréable.
Et tous ces gens d'origines multiples, dont beaucoup d'Asiatiques, vivant apparemment en bonne harmonie.

Mais dans ce tableau idyllique deux choses clochent :

Ecoutez des Hollandais parler entre eux. Essayez de comprendre quelque chose ou tout simplement de profiter de la petite musique de cette "étrange" langue gutturale. Et j'ai une pensée émues pour leurs bébés bercés par une mélodie verbale tenant plus du cor des Alpes que la musique baroque Italienne... Vous trouvez que j'exagère ? Et bien demandez à un Hollandais, ou mieux une Hollandaise, de vous dire dans sa langue "88 cornichons" et vous vous rendrez compte. Même si j'admets que l'utilisation de cette expression n'a rien de très commun... même auprès des enfants...

Dans un autre registre, comment un peuple si avancé a t-il pu développer ces chaussures "orthopédiques", ridicules pieds nus portés en toute saison sur des chaussettes par ces mêmes femmes blondes qui décorent avec tant de goût leur intérieur et se déplacent avec classe sur ces vélos à hauts guidons me faisant immanquablement penser à des cygnes glissant avec élégance sur les canaux des polders.
Il est vrai que c'est confortable pour les orteils, mais tout de même... J'avoue que quelque chose m'échappe totalement, admettant volontiers que cela tient surement à mon côte bien trop franchouillard.

Mais ne nous moquons pas trop. Nous avons tout de même drapeau ; dans l’autre sens...

dimanche 19 février 2012

Echouer n'était pas une option

Mercredi 15 Février :
Colera camp de base n°3 6000 m > le sommet 7000 m

3h30 heures du matin. Au terme d’un court moment de « repos », tente ballotée par des bourrasques soutenues, et température polaire, il est temps de se préparer pour notre départ prévu à 5h précises.
Tout d’abord s’habiller dans notre espace réduit :
Sous-vêtements techniques longs, puis pour les jambes sous-pantalon en fourrure polaire plus pantalon type Gore Tex doublé en polaire, sans oublier les chaussettes « de compétition ».
Pour le haut du corps 2 fourrures polaires l’une sur l’autre, une veste Gore Tex et un anorak.
En ce qui concerne la tête, une cagoule en polaire, un bonnet laine doublé polaire, le masque de protection et bien sûr la lampe frontale.
Je n’oublie pas non plus les chaussures de montagne avec chaussons intégrés, les crampons (à ne fixer qu’une fois sortie de la tente), ni les sous-gants en soie sur lesquels sont enfilée de grosses moufles.
Et bien croyez-moi, mais passer tout cela à deux, vers 4 heures du matin, dans l’espace réduit d’une petite tente, à 6000 m d’altitude, par moins 25° dehors  et en moins de 45 minutes est déjà un challenge.
Puis vient le petit déjeuner à avaler assis par terre, déjà tout habillé dans l’espace réduit tel que décrit précédemment. Ni facile, ni agréable : tasses de thé et biscuits aux fruits secs.

5 heures piles. Comme convenu Yves et moi sortons de notre tente au même moment qu’Ivan, notre guide, et Bruno son assistant, de la leur. Peu de paroles échangées, chacun est concentré, le froid et le vent ne facilitent pas la communication. Nous savons ce que nous avons à faire.

Sans plus attendre nous entamons doucement notre montée sous l’éclairage des frontales. Malgré le vent soutenu le ciel est d’une pureté absolue. Nous progressons sous la grande arche de la voie lactée, magnifique ciel de l’hémisphère sud aux constellations originales où les halos évanescents des Grand et Petit Nuages de Magellan ajoutent une indéniable touche de poésie.
Le crissement des crampons sur la glace rythme notre lente progression dans un froid sibérien. A travers la cagoule la respiration difficile dans un air raréfié oblige parfois à la baisser rapidement pour retrouver un supplément d’air.
Je jette un œil à mon altimètre : 6250 m. Nous marchons depuis près de 2 heures et n'avons progressé que 250 m de dénivelé. Il fait de plus en plus froid et j’attends avec impatience le premier rayon de soleil.
Progressivement le ciel grise à l’Est. Le jour se lève enfin quand nous atteignons « Independencia », sorte de petite terrasse enneigée exposée au vent  sous la ligne de crête. Je tente une photo mais l’appareil est gelé. Un regard sur mon thermomètre indique – 35°. J’ai un doute sur la fiabilité de l’information tant l’électronique est mis à l’épreuve dans ces conditions extrêmes. Je bois quelques gorgées de thé chaud de ma petite thermos mais oublie de manger un peu de solide (erreur que je paierai plus tard).
Après quelques minutes, sans un mot nous reprenons notre lente avancée vers le sommet, Ivan en tête, je le suis, puis Yves, Bruno notre guide assistant fermant la marche. Chacun est dans sa bulle concentré sur sa progression, cherchant sa respiration, luttant contre le froid, attentif à chaque pas. Imperceptiblement nous ralentissons. D’un petit pas toutes les deux respirations, nous passons à 3. Je crois percevoir qu’Yves décroche mais n’ai pas la force de me retourner pour le soutenir le sachant acompagné par Bruno.
Vers 6500 m nous marquons un court arrêt. Yves est à la peine et ressent de fortes gelures à la main droite. Devant nous le dénivelé est impressionnant : forte déclivité sur « un mur » de glace. La mort dans l’âme Yves décide de renoncer et rentrer à Colera avec Bruno retrouver Claude resté en stand-by. Nos regards se croisent, quelques mots d’encouragements et nous nous séparons.

Reste environ 500 m de dénivelé. Nous ne sommes plus que deux, Ivan en tête. Nous avançons de plus en plus difficilement sur une forte pente enneigée balayée par de violentes rafales : 1 pas toutes les 4 respirations… Notre marche ressemble un peu à celle saccadée des mantes religieuses. C’est dur mais nous poursuivons notre lente progression avec régularité, le sommet en vue sur notre gauche. Je n’ai pas froid et me dis que le sommet ne peut pas nous échapper.
Notre trajectoire s’incurve doucement vers la gauche, abritée par un impressionnant surplomb rocheux. Le sommet au-dessus duquel pointe le soleil est maintenant dans l’axe de notre trajectoire. La pente devient encore plus forte et glacée. Chaque pas doit être précis pour un bon accrochage des crampons. Et c’est comme si soudainement mes pieds ne parvenaient plus à mordre franchement la glace. A plusieurs reprises je manque mes prises et glisse « dangereusement ». Je me relève mais la tête me tourne. J’ai chaud, j’ai froid, ne sais plus exactement où j’en suis, où je suis... Il faut que je m’allonge, que je dorme « tout de suite ». Puis la conscience reprend le dessus. Mais qu’est-il en train de m’arriver ? De toute façon ça n’a plus d’importance, toute mon énergie a disparu. Je suis totalement atone. Je relève la tête vers le sommet. Tel un flash électrique la lumière éblouissante du soleil me stimule violement. J’aperçois Ivan en contre-jour. Visiblement il ne comprend pas immédiatement ce qui se passe. J’ai faim, je veux dormir. Plus rien n’a plus d’importance maintenant. Je m’assois sur la neige la tête entre les moufles. Ivan me tend une barre énergétique que je me force à avaler ainsi qu’un sachet de miel concentré. J’essaie de boire également. Le thé est glacé dans la thermos. Je me retourne vers le sommet. Plus que 300 m de dénivelé. Un « rien », mais je n’y arriverai jamais. De drôles de pensées me traversent l’esprit : tout arrêter et me laisser aller maintenant. Puis je croise le regard bienveillant de mon épouse, je sens sa chaleur, le sourire de ma fille, les encouragements de mes garçons, de amis si chers, et mes équipiers dans cette expédition que je ne peux pas décevoir. Je me relève, m'invective, demande à Ivan de me suivre, au cas où… et refais quelques pas. Je pleure, essaie de générer des images positives. Le visage de ma femme ne me quitte plus. J’avance en vers et contre tout ne lâchant plus le sommet des yeux. A cet instant rien au monde n’a plus d’importance que d'atteindre cet objectif pour ne pas décevoir, pour ne pas me décevoir.

Plus que 150 m. Cette fois le sommet ne peut plus m’échapper, j’en suis certain. J’avance comme un automate les yeux rivés sur l’objectif. Tout mon corps est parcouru de violents frissons,  stimulantes bouffées d’adrénalines, énergie du désespoir. Dernière moi je sens la présence rassurante d’Ivan. Je ne peux pas non plus le lâcher si près du but.
Encore 50 m. Je me sens mieux et retrouve une certaine paix intérieure. Mes pas redeviennent plus précis. Une merveilleuse sensation de bien-être m’envahit. Mes larmes de rage se transforment en joie intense. J'ai la sensation d'une incroyable légèreté, comme si mes pieds ne touchaient plus le sol.
J’y suis, nous y sommes : Ivan, mes équipiers, ma femmes, mes enfants, mes amis. Je me retourne et tombe dans les bras de mon guide.
Rapide coup d'oeil sur l'altimètre : 7000 m. A cet instant nous sommes au Paradis et profitons de ce moment magique « au-dessus de tout », embrassant sans bruit du regard des perspectives uniques sur la « terre de hommes ».


vendredi 17 février 2012

Colera le bien nommé !

14 février : Nido > Colera, camp 3 – 6000 m


Après une nuit difficile, comme attendu – difficulté d’endormissement puis oppression respiratoire génératrices de cauchemars épouvantables – le jour se lève enfin dans notre tente envahit par le givre qui retombe en fine « neige » sur nos duvets. Moins 18° dehors, moins 5 à l’intérieur.
Petit dej à l’étroit dans notre « capsule spatiale » (tente 3 places), porridge et thé insipide après les contorsions d’habillage.
Nous sortons de l’ombre quand les premiers rayons du soleil distillent un semblant de chaleur réconfortante sur un paysage à couper le souffle, chapelet de sommets de plus de 5000 m entre lesquels « coulent » de spectaculaires glaciers dont les craquements nocturnes participent à la magie de l’atmosphère.
Le temps de démonter le bivouac à toute petite vitesse dans un air glacial, nous quittons Nido vers 11h pour le camp supérieur « Colera », ultime étape avant notre tentative d’ascension finale.
Approche éprouvante sur des pentes abruptes, pierreuses et glacées dans un décor d’une puissance brute et sauvage.

Nous approchons des 6000 m et le souffle déjà court se fait encore plus saccadé. Chaque pas demande un effort. Devant moi je vois Claude à la peine. Accroche-toi Claude ! ai-je envie de crier, mais n’en ai même pas la ressource, totalement absorbé par mon propre combat.

Nous atteignons Colera le bien nommé vers 17h, petit plateau inhospitalier balayé par des vents sibériens au pied du sommet quelques 1000 m plus haut.
Le temps se gâte et notre priorité immédiate est de monter le bivouac pour se protéger des éléments hostiles, très fortes rafales accompagnées de grésil. Nous sommes épuisés et le montage est laborieux. Chaque geste est un effort, un essoufflement, une asphyxie, à en perdre par instant toute notion de temps et de lieu… étrange.
Il faut manger. Même pas faim, mais pas le choix, demain nous tentons l’assaut final : réveil prévu à 4h par moins 25° peut-être sous les bourraques. Il ne faudra pas perdre une seconde avant de partir au risque de geler sur place.

Au moment du briefing Claude nous annonce sa décision de ne pas tenter l’assaut final, fatigue accumulée et prévisions météo difficiles l’ont amené à prendre cette sage et « chevaleresque » décision qui augmente les chances de succès d’une équipe réduite à 4 : Yves, Ivan notre guide, Bruno son assistant et moi.

Dernier check médical réalisé par Ivan dans le cadre le cadre d’une étude sur les effets de l’altitude pour laquelle nous sommes les cobayes : tout est OK. Ne reste plus qu’à souhaiter que la météo ne contrarie pas notre projet…

Je termine cette rubrique à la frontale dans la tente assaillie par de violentes rafales sous une température polaire. Il est temps d’essayer de dormir un peu, moment que j’appréhende le plus depuis le début de cette expédition tant il est difficile de trouver le sommeil réparateur à ces altitudes. Au moins la nuit devrait être courte !


jeudi 16 février 2012

Vers l'ascension finale

Mardi 13 février : Nous quittons Mulas (camp de base) ce matin à 5 et non pas 6. J’en ai les larmes aux yeux, Bruno ne nous accompagnant pas pour la tentative de montée finale. Suite aux contrôles médicaux d’hier soir, tension encore trop élevée, il a pris la sage décision de ne pas tenter le diable et rester au camp de base à faire des « ronds dans l’eau ». Alors que nous nous faisions une joie de poursuivre l’aventure ensemble, et peut-être de fouler un petit morceau de paradis. Ce sera pour une autre fois.

Nous faisons donc notre deuxième montée vers Nido, après le portage d’avant-hier pour équiper le camp, avec cette fois l’intention d’y dormir en vue de l’ascension demain vers Colera, camp 3 à 6000 m, puis, si la météo le permet, l’assaut final mercredi.
A vrai dire les prévisions ne sont pas fameuses, mais tout peut encore changer… Alors croisons les doigts.

Montée sans histoire, bel et intense effort, chacun tendu vers le même objectif. Où l’on écoute le moindre signal corporel dans cette bataille contre les effets de l’altitude.

16h30 : nous y sommes donc, dans un état un peu second, pas vraiment agréable, quand la tête tourne et que les boyaux glougloutent au moindre mouvement brusque. Ici tout marche au ralenti. L’économie de mouvement est la règle pour ne pas risquer de tomber en syncope.
On se restaure un peu par ce qu’il le faut. L’après-midi tire à sa fin sous quelques flocons épars. Diner sans appétit puis tenter de trouver le sommeil.

J’appréhende la nuit à ces altitudes ou la physiologie déréglée génère toutes sortes d’informations inhabituelles au cerveau, et qu’au moindre endormissement suit un réveil brutal, le corps oppressé, horrible impression d’asphyxie.



dimanche 12 février 2012

Porter haut, dormir bas

 7h30, nous partons pour la montée vers le camp n°2, Nido de Condores 5500m, que nous devons équiper en vue de l’assaut final prévu milieu de semaine et qui devrait normalement se dérouler en 3 étapes :
-    Lundi, remontée vers Nido, où nous passerons la nuit,
-    Mardi, ascension jusqu’à Colera, 6000 m, où nous bivouaquerons dans des conditions assez difficiles,
-    Mercredi, départ de Colera vers 5h30 pour tenter l’assaut final. Si tout se passe bien nous devrions atteindre le sommet en début d’après-midi…
Tel est donc le programme vu d’aujourd’hui, encore susceptible de bouger fonction des conditions météos. De la neige est annoncée pour la nuit prochaine sur le sommet, et du vent assez fort pour Mercredi avec des températures très basses, - 30° ! Mais tout cela peut encore évoluer. « Le temps change si vite en montagne… »

Dès la sortie du camp de base nous abordons une pente assez forte sur sol gelé. L’aube se lève juste, et la lune presque pleine donne au paysage encore gris une agréable touche poétique.
Nous marchons en file indienne. En tête, Ivan, notre guide donne le rythme, tandis que Bruno, le guide assistant qui nous a rejoint pour la phase finale de l’expédition ferme la marche.
Soudain, comme un flash la montagne s’illumine derrière nous à l’instant où les premiers rayons du soleil passent la ligne de crêtes sur laquelle nous progressons dans l’ombre du relief.
L’effort devient plus intense. Nous approchons des 5000 m lorsqu’enfin nous profitons de la caresse bienvenue de l’astre du jour.
Avec l’altitude la respiration devient plus difficile, exactement synchronisée sur nos tous petits pas réguliers. Chacun est maintenant dans sa bulle, concentré sur l’effort intense de l’ascension : faire un pas, expirer, puis le suivant en inspirant et recommencer sans se distraire. Ne penser qu’à ça. Toute « erreur » de respiration est immédiatement sanctionnée par une oppressante sensation d’asphyxie.
5200 m, le camp 2 signalé par un petit drapeau semble maintenant à portée de main. Mais notre progression est si lente et l’air si rare…
Je jette un œil sur mon altimètre : 510 mbar, moins de la moitié de la pression atmosphériques au niveau de la mer. Ici chaque molécule d’oxygène compte double. Et ce drapeau qui semble ne jamais vouloir se rapprocher. Rester concentré, faire un pas, respirer, puis faire un autre pas et respirer encore. Je me retourne. Mes camarades ont aussi les visages marqués par l’effort.
5400 m, nous y sommes presque… Au moment où nous touchons au but le temps change brusquement. A notre droite, quelques 1500 m plus haut, l’imposant sommet de l’Aconcagua s’ennuage brusquement en même temps que la température chute. Nous enfilons nos vestes en « Gore-Tex ».
5480, nous y sommes enfin. Notre équipe de portage est déjà là, tentes montée, et bidons vivres mis à disposition. Ivan vérifie rapidement que tout est OK, nous avalons sans traîner un sandwich et déjà il faut redescendre au camp de base avant que la météo ne se dégrade trop.

Demain jour de repos avant l’ultime effort pour l’ascension finale. Notre équipe est au mieux, plus déterminée que jamais !



Nous ne serons très probablement pas en mesure de communiquer les 4, 5 prochains jours. Dans les conditions extrêmes je vais tenter de poursuivre cette narration au jour le jour et la mettrai en ligne fin de semaine prochaine, en espérant que le matériel ne nous lâche pas en route. Quoiqu’il en soit, très vite la suite. Et merci pour votre fidélité.

...

Au moment de la mise en ligne de cette chronique la neige se met à tomber sur le camp de base et la température baisse rapidement…



samedi 11 février 2012

Holiday on Ice...

Après l’ascension d’hier, la journée d’aujourd’hui est consacrée à la préparation matérielle pour le portage de demain au camp n°2, Nido de Condores (5600 m), que nous devons équiper pour servir de base intermédiaire avant le camp n°3 Colera (6000 m), dernière étape avant l’assaut final prévu pour milieu de semaine prochaine ; portage au terme duquel nous redescendrons au camp n°1 pour une nouvelle journée de repos, en vertu du principe « porter haut, dormir bas », stratégie à priori la plus efficace pour économiser l’organisme du grimpeur en hautes altitudes.

Nous parlons donc ici de 60 kg de vivres et matériels communs (nourriture, tentes, combustible, ustensiles de cuisines…), plus 20 kg d’équipements personnels (duvets, tapis isolants, crampons, matériels de télécommunication …) acheminés par l’équipe de 4 porteurs, plus 10 kg supplémentaires par personne (vêtements techniques et autres effets personnels) – nous quatre et nos deux guides – soit au total pas moins de 140 kg nécessaires aux 4 jours d’ascension finale.

Pour ne rien laisser au hasard nous montons aussi à blanc les tentes et faisons un essai de cramponnage sur nos chaussures de haute altitude, petite escapade de 2 heures vers le glacier à proximité où nous retrouvons les fameux « penitentes » dont je vous ai brièvement parlé hier : spectacle féérique de ces statuts de glace naturelle sublimées par la lumière de milieu d’après-midi ; où l’on trouve aussi d’improbables et spectaculaires équilibres de rochers sur des pitons de glace translucide, comme s’ils avaient été délicatement posés par la main du géant des glaciers jouant à construire des cairns.
Nouveau check médical en fin d’après-midi : tension, fréquence cardiaque et taux de saturation d’oxygène dans le sang.
Après quelques petits réglages effectués les deux jours précédents, toute notre équipe est maintenant parfaitement au point et l’ambiance est au beau fixe.